Des gangs à l’origine de graffitis sur les portes de garages ?

Bonjour,

on dit que les tags sur les portes de garages sont dus à des gangs, pour marquer leurs territoires. Mais je pense que les gens mélangent les gangs de trafic de drogue et des groupes de graffeurs qui, effectivement, marquent leurs territoires par ces tags. Qu’en pensez-vous ?

Une lectrice de Grenoble, dans l’Isère.

Aux États-Unis, les gangs de rue peuvent effectivement utiliser les graffitis pour « marquer leur territoire ». Ce fait est attesté par des études, mais aussi par les services de police américains. Toutefois, cette pratique semble peu ou pas répandue en France.

Des graffitis de gangs à Compton, Californie

Sur les murs de Compton (Californie), le mobilier urbain, les arbres, … etc, des rivalités se lisent, mais aussi des rapports de force entre gangs. Yohann Le Moigne, maître de conférences en civilisation américaine, a passé 16 mois dans la ville. Compton est connue outre-Atlantique comme capitale du crime dans les années 90. D’après lui, les graffitis laissés par les gangs ont différentes fonctions : marquer un territoire, dégrader des inscriptions promouvant un gang rival, exposer des alliances ou ridiculiser des ennemis. Les « RIPs » rendent, quant à eux, hommage aux membres décédés.

Qui composent les gangs ? Principalement des adolescents ou de jeunes adultes originaires d’un même quartier. Ils partagent une identité associée à un nom, ou d’autres symboles comme un code vestimentaire particulier ou des couleurs. Leurs activités sont centrées à l’intérieur d’un territoire aux frontières définies, qu’ils défendent contre d’autres gangs. Le FBI estime leur nombre à 33.000 aux États-Unis en 2011, avec 1,4 millions de membres (sur une population de 311 millions d’habitants, la même année, d’après le Bureau du recensement américain).

Existe-t-il des gangs en France ?

Des sites institutionnels comme celui de la Police de Los Angeles ou de l’Etat de l’Indiana, consacrent des pages aux graffitis laissés par les gangs. Le lien entre la présence de ces graffitis et des actes de violence y est mis en exergue.

En France, on parle de bandes de jeunes pour qualifier un phénomène similaire à celui des gangs, quoique bien moins important. Comme les gangs de rue américains, les bandes de jeunes sont très attachées à un territoire note Elodie Tournebize, auteure d’une synthèse sur le sujet (2006). La bande est « un refuge, une seconde famille tellement inclusive que le collectif peut prendre le pas sur l’individuel ». Si les bandes peuvent être impliquées dans des trafics de drogue (souvent en bout de la « chaîne de distribution ») ou d’autres activités délinquantes, il ne s’agit pas de la motivation première de leur existence. Les bandes sont « avant tout un lieu de convivialité » conclut l’auteure. Elles sont à différencier des bandes organisées, qui impliquent un milieu criminel structuré et discret – et des personnes plus âgées – loin des comportements démonstratifs des bandes de jeunes.

Des bandes moins institutionnalisées que les gangs américains

Yohann Le Moigne, que nous avons interrogé à ce sujet, note que contrairement aux gangs américains, les bandes de jeunes se dotent très rarement d’un nom et de symboles qui leur seraient propres. « Les gangs de rue américains, en particulier dans les agglomérations de Los Angeles et de Chicago, se caractérisent par un degré d’institutionnalisation bien plus élevé qui se matérialise par l’existence de territoires plus ou moins précisément bornés, d’un nom et de nombreux symboles qui lui sont associés et qui sont souvent apposés sur les murs et l’ensemble du mobilier urbain. Il possèdent aussi un niveau d’organisation qui, s’il est certes souvent fantasmé et en réalité largement inférieur à celui des véritables organisations criminelles, est néanmoins supérieur à ce qu’on peut trouver en France. Enfin, une différence majeure entre les contextes français et américain réside dans le fait que les gangs américains sont, dans la majorité des cas, des gangs multigénérationnels : ils existent depuis des décennies et survivent génération après génération, en conservant leur nom, les symboles qui leur sont associés et leur territoire, ce qui n’est absolument pas le cas en France. »

Graffiti des gangs : un phénomène sans doute marginal en France et en Belgique

« A Bruxelles, selon un inspecteur spécialisé sur ce thème, des bandes utilisent bien des tags pour marquer leur passage (1020CTM, VRS, KMG, etc). Il parle de pratique très marginale, car la règle veut que les membres d’une bande urbaine ne font que rarement la publicité de leur appartenance à des personnes qui ne font pas partie du milieu. Il parle de passage, et non de territoire. » note Aurore Van de Winkel, spécialiste belge des légendes urbaines. Elle cite, par ailleurs le street-artiste Thierry Jaspart, dont les mystérieux triangles marquent son passage en Belgique, en France, mais aussi au Cambodge.

Pour le sociologue français Jean-Bruno Renard, lui aussi spécialisé dans l’étude des légendes urbaines, les « graffitis des gangs » semblent être un phénomène, pour le moment, « spécifiquement américain (Amérique du Nord ou du Sud). En France, les tags sont des signatures individuelles – et plus encore individualistes – et non collectives, même si l’on observe des pratiques concurrentielles entre graffeurs (« toyer un graff ») analogues à celles des gangs. Cela ne veut pas dire que les gangs n’existent pas en France, mais simplement qu’ils ne pratiquent pas ou peu cette forme d’expression collective. » Un avis que partage Yohann Le Moigne. Les bandes françaises sont moins institutionnalisées que les gangs. A grande échelle, marquer un territoire par des graffitis n’est pas une pratique que l’on rencontre chez ces dernières. « Les graffitis évoqués par votre lectrice sont plus probablement l’œuvre de tagueurs, qui œuvrent généralement seuls mais qui peuvent néanmoins inscrire leur pratique dans une optique de compétition entre tagueurs pour la visibilité dans l’espace public. »

Les marques des cambrioleurs, une légende urbaine

marques cambrioleurs

Exemples de marques des cambrioleurs « décryptées » partagées sur le blog de Voisins vigilants.org en 2015.

La circulation d’une telle information peut s’expliquer par la fascination et la crainte suscitées par les gangs américains. L’idée que des gangs puissent apposer leur marque sur des lieux d’habitation, et les intégrer ainsi à leur territoire de contrôle, a de quoi effrayer. Elle rappelle une légende urbaine analysée par Jean-Bruno Renard, sur l’existence d’un « alphabet des cambrioleurs ». D’après de nombreux marronniers, fleurissant dans la presse en période estivale, il existerait une série de signes qui, tracés à l’entrée des maisons, signaleraient une « femme seule », la présence d’une alarme ou d’un chien, selon un langage codé partagé par les cambrioleurs.

Si de tels signes ont pu être utilisés à la fin du XIXe siècle, il est fort probable qu’ils soient tombés en désuétude dès les années 50. En supposant qu’ils soient toujours utilisés, « le fait de les rendre publics annule à court-terme leur validité : soit que les malfaiteurs changent le code, soit que les gens utilisent ces signes en croyant se protéger » note le sociologue. « Le folklore des graffitis, jusqu’aux récents tags qui couvrent nos murs, ne manque pas d’inscriptions énigmatiques qui intriguent ».

Cette légende a récemment été attestée à Calafell (province de Tarragone), en Espagne dans une amusante variante que nous rapporte Jean-Bruno Renard, « où les signes dessinés sont remplacés par des post-it de différentes couleurs ».

Image à la Une : West Side Piru par Brad (@northwestgang / source : FlickR).

Sources

Dossier « Les signes des cambrioleurs« . HoaxBuster, mai 2012.

Yohann Le Moigne. « #9 / Les graffitis de gangs comme marqueurs de rapports de force politiques sur le territoire. L’exemple de Compton (Californie) ». Urbanités 9. Consulté le 28 janvier 2018.

Jean-Bruno Renard. « Le tract sur les signes de reconnaissance des cambrioleurs utilisés par les cambrioleurs : rumeurs et réalité ». In Le réenchantement du monde, p. 215-241. L’Harmattan, 1994.

Forum français pour la sécurité urbaine, et Élodie Tournebize. Les phénomènes de bandes en France [lire le PDF]. Forum français pour la sécurité urbaine, 2006.

Aurore Van de Winkel. « Les signes des cambrioleurs sur nos maisons ». In Les légendes urbaines de Belgique, p.235-247. Avant-Propos, 2017.

Pour aller plus loin

Marwan Mohammed et Laurent Mucchielli, éd. Les bandes de jeunes: des « blousons noirs » à nos jours. Collection « Recherches ». La Découverte, 2007.

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