L’offrande de la mort : une rumeur au Sénégal

L’offrande de la mort, de Julien Bonhomme et Julien Bondaz. CNRS Editions, 2017. 978-2-271-11454-9, prix : 25 €.

Au Sénégal, début 2010, une rumeur d’offrande mortelle circule de bouche à oreille et fait la une de l’actualité. Symptomatique d’une « crise du don » dans la société sénégalaise d’aujourd’hui, elle a fait l’objet d’un vaste travail d’enquête réalisé par les anthropologues Julien Bonhomme et Julien Bondaz.

A bord d’une voiture 4×4, un personnage distribuerait des offrandes de viande et d’argent, accompagnées, suivant les versions, de percale, un tissu qui sert de linceul aux musulmans. Ces offrandes tueraient ceux qui ont le malheur de les accepter. Pendant une quinzaine de jours, à partir du 25 janvier 2010 environ, « l’offrande de la mort » fait la une de l’actualité, et agite réseaux sociaux et conversations. Elle « contamine » le pays en moins de 24h, avant de disparaître brutalement. Loin de se réduire à un récit flottant, la rumeur provoque de vrais incidents : sur les marchés, des individus identifiés à tort comme le personnage de la rumeur sont pris à partie par la foule. L’offrande de la mort a, enfin, des conséquences non négligeables pour les mendiants.

Un an après son apparition, les anthropologues Julien Bonhomme et Julien Bondaz ont mené une vaste enquête de terrain, sur les traces de cette rumeur, et se sont particulièrement intéressés à son traitement par les médias. Événement bref, volatile, elle n’en est pas moins révélatrice de mutations sociales. L’offrande de la mort interroge la place de l’aumône dans la société sénégalaise, marquée par une tension entre désintéressement et intéressement.

“Titrologie” : les ambiguïtés de la presse

Les journaux populaires, remarquent les auteurs, sont fréquemment présentés par leurs vendeurs le long d’une ficelle, retenus par des pinces à linge. Dès le matin, une petite foule de curieux se réunit autour de ces kiosques ou étalages en plein air pour lire les gros titres, alimentant les conversations de la journée. Le Populaire titrait, le 28 janvier 2010 : « Les “offrandes mortelles”. Autre victime d’une rumeur affolante ». Un titre ambigu, annonçant en réalité un article qui se faisait l’écho des conséquences délétères de la rumeur pour les mendiants, dans un climat où l’on craint de donner et de recevoir. Exposés dans la rue, ou repris à la radio dans des revues de presse – appelées titrologie au Sénégal, et très suivies – ces titres ont participé à la diffusion de la rumeur.

Il faut dire que le contexte dans lequel s’inscrit la presse sénégalaise est très concurrentiel. Cela amène la presse populaire à accorder une large place aux faits-divers et au sensationnalisme. Tiraillés entre rigueur journalistique et enjeux économiques, les journalistes sont contraint de parler de l’offrande de la mort, même le très sérieux quotidien Le Soleil. Le traitement diffère, toutefois, dans la presse populaire, qui accorde une grande place à la rumeur, par l’intermédiaire des unes notamment, et se montre moins critique.

Dans le cas de l’offrande de la mort, les témoignages récoltés par les « correspondants de quartier » et les journalistes sont par ailleurs trop indirects et imprécis pour être fiables : « En mentionnant des personnes, des lieux et des circonstances, ces soi-disant témoignages semblent ancrer le récit flottant de la rumeur […]. Mais ils ne font en réalité que reconduire, sur un mode plus circonstancié, [sa] logique. »

La difficulté à vérifier les faits se traduit, dans cette presse populaire, par une multiplication des voix citées dans le discours journalistique : micro-trottoirs, témoignages plus ou moins fiables, « riverains » ou « chuchotis », aux côtés des avis d’experts ou d’autorités. Une hétérophonie (voire une cacophonie) rapportée par les journalistes, qui s’abstiennent de tout parti-pris. Leur position est, en vérité, ambigue, analysent Julien Bonhomme et Julien Bondaz : « Lorsque les journalistes mettent en garde contre “l’offrande de la mort”, il n’est pas toujours clair si il s’agit de dénoncer les dangers de l’aumône ou, au contraire, la rumeur fauteuse de trouble ».

Une rumeur source d’incidents

Les rumeurs, si elles sont un mode de communication sociale empruntant les canaux de la presse, des réseaux sociaux et du bouche à oreille, sont loin de se réduire à des récits flottants. Elles peuvent avoir des conséquences plus ou moins graves sur la vie réelle : de la baisse d’une activité économique à des cas d’ostension ou de lynchages populaires, comme ça a été la cas lors du bref épisode des clowns agressifs de 2014 en France. L’offrande de la mort n’y échappe pas. Julien Bonhomme et Julien Bondaz ont consacré tout un volet de leur enquête de terrain aux incidents générés par la diffusion de la rumeur. Le plus significatif est celui de Thiaroye : à un marché, un homme est menacé par des centaines de personnes armées de projectiles, pour avoir été pris pour le personnage de l’offrande de la mort. L’homme a effectivement tenté de faire don de sachets de viande à des commerçantes. Son geste répondait, selon ses dires, à une pratique de charité recommandée par l’Islam, et à un sacrifice qui s’inscrit dans la tradition lébou :

« Ma femme est lébou, avec ses enfants. Donc périodiquement, tous les ans, on achète une chèvre qu’on immole et qu’on découpe en morceaux pour donner ça en charité. C’est des offrandes pour la protection des enfants de la famille »

Un quiproquo naît cependant de son insistance à distribuer la viande face à des commerçantes très méfiantes, et la situation tourne au lynchage, dans un environnement propice à ce type d’incident.

Une perception paradoxale de la mendicité

D’une manière plus générale, la rumeur fait peser un climat de méfiance sur le don. Les donateurs craignent les lynchages et les mendiants se mettent à refuser l’aumône, ou à faire preuve de vigilance. Une interprétation conspirationniste de la rumeur, partagée par beaucoup de personnes, voudrait que cette dernière ait été créée de toutes pièces afin de décourager la mendicité.

Au Sénégal, les discours à ce sujet sont ambigus, relèvent les auteurs. L’opinion publique est plutôt hostile à la mendicité. L’idée d’un « business de la mendicité » ou d’un lien entre mendicité et délinquance est par exemple mise en avant. Les politiques de répression ciblant les mendiants se poursuivent, quant à elles, après la colonisation, accompagnées d’un discours hygiéniste.

En acceptant la charité, les mendiants jouent cependant un rôle indispensable vis à vis de leurs donateurs. La charité est encouragée par l’Islam et l’aumône représente une forme indirecte de don à Dieu, dans lequel le mendiant joue un rôle d’intercesseur. Un proverbe tiré d’un hadith du Prophète, et régulièrement cité au Sénégal dit ainsi que « La main du dessus vaut mieux que la main du dessous » ; on bénéficie plus à donner qu’à recevoir. Si Dieu n’est pas obligé des dons faits en son nom, « il récompense librement les dons charitables des hommes entre eux ». L’aumône a par ailleurs une valeur purificatrice et expiatoire. En retour de leur charité, les donateurs attendent les prières du mendiant, pour que Dieu leur rende cette charité au Paradis et leur soit favorable ici-bas. Il est d’ailleurs coutume que les mendiants disent « Sarax ngir Yàlla » (« charité pour Allah » ou « au nom d’Allah » en wolof), en tendant la main.

La Grève des bàttu

Cette perception paradoxale des mendiants est mise en exergue dans le classique de la littérature sénégalaise La Grève des bàttu. Chargé de mettre en oeuvre la politique de lutte contre la mendicité, Mour NDiaye attend d’être nommé vice-Manu, pour avoir réussi à faire expulser tous les mendiants de la ville. Il consulte un marabout qui l’informe qu’il ne pourra y parvenir qu’en distribuant des offrandes de viande aux mendiants. Sauf qu’aucun d’entre eux ne les accepte : protestant contre la politique répressive dont ils font l’objet, les mendiants se sont mis en grève !

« Même ces fous, ces sans-coeur, ces brutes qui nous raflent et nous battent, ils donnent la charité. Ils ont besoin de la charité parce qu’ils ont besoin de nos prières ; les vœux de longue vie, de prospérité, de pèlerinage, ils aiment à les entendre chaque matin pour chasser leurs cauchemars de la veille et pour entretenir l’espoir d’un lendemain meilleur. Vous croyez que les gens donnent par gentillesse ? Non, c’est par instinct de conservation. » (Aminata Sow Fall, La grève des bàttu, Nouvelles Editions africaines, 1979)

Une crise du don

L’aumône suppose le désintéressement du donateur, puisqu’elle est sensée être donnée sans attendre un contre-don du donataire. Ce désintéressement est toutefois « la condition d’obtention d’une contrepartie non exigible et dispensée par un tiers distinct du donataire: une récompense divine qui oscille entre le salut dans l’au-delà et la bénédiction dans ce monde-ci. Dieu ne rend pas les dons, mais il récompense le désintéressement. Cet habitus charitable produit une forme spécifique d’intéressement que [les auteurs se proposent] d’appeler désintéressement intéressé ».

Cette tension entre désintéressement et intéressement se trouve au cœur de la rumeur de l’offrande de la mort, qui illustre le rapport déséquilibré qui existe entre donateur et donataire. Le donataire peut, effectivement, difficilement deviner les intentions du donateur. L’acte de don est-il purement gratuit ou répond t-il à une « recommandation mystique » ? Cette tension est d’autant plus saillante au Sénégal que les aumônes sont fréquemment données sur prescription d’un marabout. Ces derniers sont très consultés dans le pays, pour des raisons souvent mondaines, et éloignées des questions de salut religieux. Derrière le terme de marabout, il existe, par ailleurs, une grande diversité de pratiques, et de jugements de valeur quant à la moralité des marabouts. La magie maraboutique peut, enfin, être bénéfique comme maléfique. Il y a donc le risque pour le donataire d’être instrumentalisé par le donateur. Certains mendiants se méfient des gestes aux allures de rituels, notent Julien Bonhomme et Julien Bondaz. Et bien qu’aucun marabout ne figure dans le récit de la rumeur, la plupart des personnes interrogées par les anthropologues interprètent le récit comme une forme de maraboutage.

Un sacrifice humain travesti en don

Beaucoup de ces interlocuteurs précisent également que les hommes politiques figurent en bonne place parmi la clientèle des marabouts. On suspecte les politiciens et hommes d’affaires d’entretenir des liens étroits avec de puissants marabouts. Contrairement à la santé, le pouvoir et la richesse sont des ressources limitées, et accumulées au détriment d’autrui. On imagine ces hommes de pouvoir prêts à tout pour l’emporter sur leur adversaire dans une sphère concurrentielle, ce qui en fait des cibles plus faciles des histoires de maraboutage et de sorcellerie. D’ailleurs, une des personnes interrogées par Julien Bonhomme et Julien Bondaz pense que la rumeur de l’offrande de la mort a été lancée par un politicien dans le but d’empêcher ses adversaires de faire les offrandes recommandées par son marabout !

Dans l’offrande de la mort, le 4×4 suggère que le donateur est un personnage riche. Dans certaines versions, le véhicule possède également des vitres teintées. Au Sénégal, conduire un tel véhicule implique un permis spécial, et ces vitres peuvent être vues comme une forme de privilège ; l’anonymat des puissants, suspectés d’en abuser pour commettre toutes sortes de méfaits.

Beaucoup d’interlocuteurs parlent, par ailleurs, de sacrifice face au récit de l’offrande de la mort. Il faut préciser ici que toute aumône est conçue par les acteurs eux-mêmes comme une forme de sacrifice : le donateur donne au mendiant mais sacrifie en même temps à Dieu. Au Sénégal, pays très majoritairement musulman, le sacrifice d’Ibrahim représente un modèle canonique et, en Islam, il ne saurait en principe exister d’autres destinataire d’un sacrifice sanglant que Dieu. A la marge, coexiste pourtant des pratiques plus ou moins tolérées de sacrifices-demandes aux esprits, dans lesquelles la contrepartie est centrale du point de vue du sacrifiant. Comme Mauss et Hubert l’ont souligné dans leur « Essai sur la nature et la fonction du sacrifice » (1899), « l’importance de la victime est en lien direct avec la gravité du voeu » ; une logique qui, poussée à son paroxysme, conduit au sacrifice humain.

Éclairé par ces éléments, le récit de l’offrande de la mort pourrait être celui d’une aumône post-sacrificielle, qui respecterait, au moins en apparence, les canons du sacrifice musulman. Lors de l’Aïd-el-Kebir, les musulmans sacrifient ainsi un bel animal, de préférence un bélier non castré, dont une part est distribuée en aumône aux nécessiteux. Le personnage de la rumeur délivre de la viande, et son geste pourrait être pris pour un don qui suit le sacrifice d’un animal. Mais en donnant la mort à celui qui la reçoit, il trahit en réalité un sacrifice humain. Le personnage étant déjà riche, ce sacrifice viendrait payer une dette contractée avec des puissances occultes, qui en sont destinataire.

Ce rituel religieux dévoyé met en scène des riches qui feignent de distribuer leur fortune aux plus vulnérables pour, en réalité, les sacrifier sur l’autel de leurs intérêts. D’après la conclusion des auteurs, il est symptomatique d’une crise plus générale des mécanismes de redistribution. Il reflète le contexte économique et politique du Sénégal de la fin des années 2000, où le capitalisme prédateur, en dépossédant les plus vulnérables, menace de sortir du cadre de l’Islam. L’aumône et l’offrande font effectivement partie de l’éthique islamique et, si la réussite est le fruit d’une bénédiction divine, on attend de ceux qui réussissent qu’ils redistribuent une partie de leur fortune. Dans ce contexte, et à l’instar de nombreuses rumeurs, l’offrande de la mort est un moyen détourné de parole et de dénonciation.