Aux origines de la Petite Souris

Qui n’a jamais placé sa dent sous l’oreiller, en attendant le passage de la Petite Souris ? Si autrefois les parents espéraient garantir à leurs enfants une dentition solide en glissant les dents de lait dans un trou de souris, la médecine moderne aura eu raison des superstitions. D’origine récente, le rituel de la Petite Souris aide les enfants à surmonter l’épisode, parfois angoissant, de la perte des dents de lait … Bientôt remplacées par de nouvelles dents, définitives, comme une étape sur le chemin qui mène au « monde des grands ».

Des dents de lait aux dents définitives

Tant que l’enfant n’a pas de dents, il est dépendant du lait maternel, note Françoise Loux. Cette ethnologue s’est intéressée au folklore des dents, à la fin du XIXe siècle1. L’apparition des quenottes est sensée marquer le sevrage de l’enfant : il devient à même de manger une nourriture plus solide. La relation privilégiée qu’elle a tissé avec lui pousse parfois la mère à vouloir prolonger l’allaitement. Mais l’entourage a souvent raison de cette résistance. On dit effectivement qu’un enfant restant plus d’un an au sein « tète l’esprit ». Il court le risque d’être atteint de stupidité.
La chute des dents de lait2 marque, quant à elle, une nouvelle étape de la vie ; c’est la fin de la petite enfance. L’adulte en devenir commence à aider ses parents à la ferme, en gardant les moutons, les oies, ou en s’occupant des cadets.

Une dent de lait dans un trou de souris

Que faisait-on des dents de lait tombées, autrefois ? On observe à la fin du XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, des pratiques très variées. Déposer la dent dans un trou de souris ou de rat semble, toutefois, avoir été une des plus courantes. On espérait ainsi que la dent définitive soit fine, blanche et solide, … comme une dent de souris ! A l’époque, ces rongeurs étaient assez familiers, et peuplaient les intérieurs ruraux. Les souris étaient aussi les « héroïnes » de nombreuses comptines et jeux corporels qui, pour certains, nous sont restés : « Une souris verte », « C’est la petite souris qui monte, qui monte … ».

Jeter sa dent au feu

La dent de lait pouvait également être détruite. On souhaitait éviter qu’un animal ne la dévore, et qu’il échange la dent mangée contre un de ses crocs ; l’enfant risquait alors de voir, par exemple, son visage défiguré par une dent de chien ! Au Royaume-Uni on recommandait, d’après la revue Letters to Ambrose Merton, de saler la dent avant de la jeter au feu3. Au Jugement Dernier, aucune partie du corps ne devait manquer et, par leur taille, les dents de lait pouvaient facilement être égarées. En France, nous apprend l’ethnologue Julie Delalande4, jeter la dent de lait au feu permettait de voir pousser une dent définitive solide, grâce au pouvoir régénérateur des flammes. Enfin, en Australie, Bill Scott interprète cette pratique comme un moyen de prémunir l’enfant d’un usage malveillant de cet élément du corps, par des sorcières par exemple5. Comme nous le verrons, cet usage a pu subsister avec la tradition de la Petite Souris…

La Petite Souris : une croyance moderne ?

En tant que personnage « mythique », l’apparition de la Petite Souris dans le folklore français est difficile à identifier. On fait souvent référence au conte de Madame d’Aulnoy, La Bonne Petite Souris, daté du XVIIIe siècle. Mais, pour l’ethnologue Julie Delalande, la souris est passée du statut d’animal familier, présent dans les intérieurs ruraux, à celui d’animal « mythique » avec l’urbanisation. Dans son ouvrage de 1981, Françoise Loux qualifie cette tradition de « récente » et « urbaine », originellement localisée en Île de France. Le Bulletin folklorique de l’Île de France des années 1945-1946 relate un rituel qui ressemble pour beaucoup à celui d’aujourd’hui. La dent, arrachée à l’enfant, est posée sur le buffet, protégée par un verre. La mère promet à sa progéniture 20 sous, apportés par la « petite souris blanche ». Une fois le dos de l’enfant tourné, elle procède à l’échange. Elle jette ensuite la dent au feu, en récitant une prière.

Le rituel de la Petite Souris, aujourd’hui

Aujourd’hui, on place traditionnellement la dent perdue sous l’oreiller. Dans quelques familles, la dent est toutefois déposée sur la table de nuit. Les parents jouent, bien entendu, le rôle d’« auxiliaires » de la Petite Souris. Une pièce de 1 ou 2€ est alors troquée contre la dent de lait de l’enfant. D’autres cadeaux peuvent être offerts par le rongeur6 mais nous n’en avons pas trouvé trace parmi les familles que nous avons interrogées pour le besoin de cet article7.
Cachées à leur regard, les dents sont quant à elles fréquemment conservées par les parents8, comme souvenir d’enfance, au même titre qu’une mèche de cheveux. Avant de les enfermer dans des petits sachets, l’un marqué « Première dent », au fond d’une boîte à souvenir, Stéphany a un temps caché les dents perdues par sa fille au dessus d’une étagère. En passant le plumeau, laissant tomber quelques dents, elle manquait parfois de lui révéler le secret de la Petite Souris. « Quand elle a compris [que la Petite Souris n’existait pas], je lui ai montré les sachets et lui ai parlé de mes coups de plumeau qui auraient pu me trahir. Ça l’a beaucoup amusée, je crois, et elle était contente de revoir ses dents. Mais elle garde le secret pour elle, car elle a une petite sœur de 4 ans à qui on fera également le coup de la petite souris. »

Quand la médecine dentaire vient remplacer la superstition

boite à dents

Des boîtes à dent de toutes sortes existent aujourd’hui sur le marché. Le modèle « classique » est en bois, avec un petit couvercle qui se visse au réceptacle. On en trouve cependant des plus originales. Elles peuvent servir à conserver la dent en souvenir, ou à éviter de la perdre quand on la glisse sous l’oreiller.

Le rituel de la Petite Souris9 accompagne une autre évolution sociale : le remplacement de la superstition par la médecine dentaire. « C’est au dentiste que les parents demandent de donner à leur enfant une dentition saine » observe Julie Delalande. En revanche, si les parents ont aujourd’hui un « rapport rationnel au changement de dentition », les enfants ont besoin d’un rituel pour surmonter l’angoisse que suscite la perte des dents de lait. Le petit cadeau qui l’accompagne – traditionnellement, une pièce de monnaie – vient récompenser leur bravoure, et les consoler. Dentistes, parents et enseignants mobilisent, enfin, le personnage de la Petite Souris pour sensibiliser les enfants à l’hygiène bucco-dentaire.

Vu du Québec : le mot de Martine Roberge, ethnologue.

« Chez nous au Québec, nous avons exactement la même tradition pour les dents de lait à la différence que ce n’est pas le Petite souris, mais la Fée des dents qui apporte de l’argent sous l’oreiller. L’enfant qui perd une dent la place sous son oreiller le soir et pendant la nuit, la fée la remplace par de la monnaie (en argent canadien nous avons des pièces de 1$ ou de 2$). Bien entendu c’est le parent qui « joue » ce rôle féérique. Celui-ci conserve les dents de lait dans un contenant qu’il remettra à l’enfant plus tard » rapporte Martine Roberge, professeure à l’Université de Laval. L’essor des préoccupations liées à l’hygiène, notamment bucco-dentaire, dans les années 50, pourrait selon une hypothèse formulée par l’ethnologue être à l’origine de cette croyance ou tradition. Il y a, cependant, « très peu de fées pour ne pas dire aucune dans le folklore et l’imaginaire québecois […]. Le fait d’avoir recours à la fée des dents est peut-être en lien avec un récit anglais (The Tooth Fairy) étant donné la proximité du Canada francophone avec le Canada-anglais. Il est possible aussi de faire un rapprochement avec le conte de Cendrillon où la fée marraine change des souris (ou rats) en laquais pour conduire le carrosse et amener Cendrillon au bal… »

Une croyance qui intervient à un âge charnière

A l’instar du Père Noël, la Petite Souris est une croyance qui intervient à un âge charnière. En France, on entre effectivement à 6 ans au cours préparatoire (CP). « L’enfant quitte l’école maternelle et se prépare à être raisonnable, grâce à l’enseignement scolaire qu’il reçoit » observe Julie Delalande. Cette ethnologue a effectué un travail de terrain auprès d’enfants de 5 à 8 ans, en classes de grande section de maternelle, CP et CE1. Elle a observé que, dans le discours des enfants, la Petite Souris a surtout une importance vers l’âge de 5 ans, juste avant la perte de la première dent de lait. Elle s’intègre dans une représentation du monde où il n’existe pas encore de frontière entre le réel et le fantastique. A cet âge, les enfants ne remettent pas en cause le récit.

La Petite Souris « démystifiée »

A mesure que les enfants perdent leurs dents, la Petite Souris est cependant démystifiée, « le rite et le cadeau qui l’accompagne est au centre des discours », qui se rationalisent. Comme le constatent Charlotte Bürgin et Danne Gaillard10, parents et enseignants créent un « monopole cognitif », par un ensemble de stratégies visant à renforcer la croyance et à éviter d’exposer l’enfant à des dissonances ; mais ce dernier peut apercevoir ses parents déposant une pièce sous leur oreiller, ou entendre un camarade remettre en cause le récit. Le doute s’insinue alors dans les esprits, et il y a coexistence de deux points de vue (« la Petite Souris existe » et « La Petite Souris n’existe pas »), parfois au sein de la même personne.

« Une lucidité nouvelle »

En CE1, Julie Delalande observe enfin que soutenir l’existence de cet animal magique commence à être associé à un « discours de petit ». Dans tous les cas, les enfants continuent à pratiquer le rite, en acceptant qu’un parent puisse jouer le rôle de la Petite Souris, et le cadeau devient l’élément qui l’encourage à faire tomber sa dent. « S’il garde fraîchement en mémoire le temps où l’épreuve était soulagée par l’intervention du surnaturel, il a conscience qu’il doit maintenant faire avec sa lucidité nouvelle et sait aussi que le regard des pairs le décourage d’entretenir trop longtemps le mythe » conclut Julie Delalande.

Image à la Une : détail d’une fontaine de Nogent-sur-Seine, photographié par Barberousse (Source : FlickR).

Notes

  1. François Loux. L’ogre et la dent : savoirs et pratiques populaires relatifs aux dents. Berger-Levrault, 1981
  2. Dans l’Aude, à la fin du XIXe, Françoise Loux rapporte que la dent branlante était attachée par un fil à un objet résistant, comme un pied de table. On récitait la prière suivante : « Mon Dieu, faites que ma dent s’en aille sans faire de mal », avant de se lever brusquement. Cette méthode radicale n’est pas sans rappeler celle, encore évoquée aujourd’hui, de la dent reliée par un fil de pêche à la poignée d’une porte … !
  3. David Cornwell et Sandy Hobbs. « More about the Tooth Fairy », Letters to Ambrose Merton, n°11, 1997, p. 8-10. Nous remercions ici chaleureusement Jean-Bruno Renard pour nous avoir transmis les Letters to Ambrose Merton consacrés à la Tooth Fairy
  4. « La petite souris, ou les aventures d’un rituel enfantin», MOMENTO, Revista do Departamento de Educação e Ciências do Comportamento, FURG -Fundação Universidade Federal do Rio Grande, Brasil, Janvier, n°18 2006/2007, p.51-69
  5. Bill Scott. « The Tooth Fairy », Letters to Ambrose Merton, n°13, 1998, p. 11-13
  6. Julie Delalande relève d’autres cadeaux, comme des petites voitures, des bonbons ou des bijoux, en interrogeant les enfants au cours de son enquête. Elle précise que l’argent reste le don le plus courant.
  7. Nous avons interrogé 5 parents ; les résultats de cette petite enquête ayant seulement une valeur indicative
  8. Dans une famille interrogée, toutefois, les dents sont jetées au moment de l’échange contre une pièce. Une autre famille a conservé certaines dents, et jeté d’autres
  9. D’autres personnages ont pu remplir, en France et suivant les régions, le rôle de la Petite Souris. A Parthenay, les enfants déposaient leur dent de lait à la Sainte Vierge, enveloppée dans un mouchoir ou un beau papier sous l’oreiller, ou dans une église. A Royan, on faisait appel au Petit-Jésus, et à un ange-gardien à Saint Fulgent. Ces croyances sont détaillées par Michel Gillet dans « Les dents dans le folklore du Centre-Ouest », numéro spécial du Bulletin de la Société d’études folkloriques du Centre-Ouest, t.III, n°3, 1968
  10. Charlotte Bürgin et Danne Gaillard. Quelles pratiques enseignantes sont mises en place, en classe, autour des personnages surnaturels comme le père Noël et la petite souris ? Mémoire professionnel, Haute école pédagogique de Lausanne, 2016