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Le mythe du nuage de Tchernobyl qui s’arrête à la frontière

Le « nuage » de Tchernobyl a survolé la France du 30 avril au 5 mai 1986. Les autorités n’ont toutefois jamais déclaré qu’il s’était arrêté à la frontière. Plonger dans les médias de l’époque permet de comprendre comment s’est formée cette croyance et pourquoi elle est aussi ancrée aujourd’hui.

1. De la découverte de l’accident de Tchernobyl à l’apparition du « nuage » dans les médias

Lundi 28 avril 1986, 7h. Un employé de la centrale nucléaire de Forsmark, en Suède, passe le portique de détection des radiations. L’alarme se met à sonner, alors que l’individu provient de l’extérieur. Un incident a dû se produire. Aucun dysfonctionnement n’est signalé dans l’ensemble du parc nucléaire suédois. Les investigations s’orientent donc vers l’étranger. 

Robin Root. Centrale de Forsmark, Suède (source : Wikipédia).

Après l’alerte suédoise, un communiqué de Moscou

Des données pointent vers les pays soviétiques. Moscou nie dans un premier temps. Lorsque les suédois préviennent la communauté internationale à 13h, les autorités soviétiques finissent toutefois par reconnaître l’incident (Lerouge, 2008).

« L’agence [de presse d’URSS] Tass relate [alors] en quelques lignes qu’un des quatre réacteurs de 950 mégawatts de la centrale de Tchernobyl « a été endommagé », que « des mesures ont été prises pour pallier les conséquences » et que « des soins ont été donnés aux victimes » » raconte Le Monde le 30 mai 1986.

Tadpolfarm. Vue de synthèse en 3D : avant et après l’accident. (source : Wikipedia)

A 13h, l’inspection de sûreté nucléaire de Suède (SKI) prévient le professeur Pierre Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI). Ce service rattaché au ministère de la santé joue un rôle crucial à l’époque. Il a effectivement pour mission d’effectuer des mesures de radioactivité sur le terrain en cas d’accident nucléaire et de déterminer si la santé de la population est menacée.

Dans la foulée de l’alerte suédoise, le SCPRI fait équiper des avions Air France de filtres pour capter les poussières suspendues dans l’air du Nord et du Centre de l’Europe (Lerouge, 2008).

Dès le 1e jour, les médias parlent du « nuage »

En fin de journée, le JT Soir 3 révèle l’accident au public français. Le présentateur parle de la montée anormale de la radioactivité « d’un nuage que le vent a attiré d’Ukraine vers la Scandinavie ». La presse écrite embraye le lendemain.

Mardi 29 avril 1986. Le Figaro titre « U.R.S.S. : accident grave dans une centrale nucléaire » :

La radioactivité a monté en flèche dans tous les pays scandinaves et dans divers pays occidentaux, dont l’Allemagne, sans toutefois présenter de danger pour l’humanité, s’accordent à préciser les spécialistes, bien que dans certaines régions les taux soient 10 fois supérieurs à la moyenne.

Kindo, Yann. 2011. « Tchernobyl : ce que Le Figaro disait en 1986 ». Blogs Mediapart.

Le directeur adjoint du SCPRI, le professeur Chanteur, prévient dans les médias « qu’on pourra certainement détecter dans quelques jours le passage des particules [en France], mais du point de vue de la santé publique, il n’y a aucun risque » (Lerouge, 2008). 

Bien que les spécialistes préfèrent parler de « panache », la plupart des médias adoptent l’expression « nuage de Tchernobyl » ou « nuage radioactif ». Il faut dire qu’elle est plus imagé et parlante pour le grand public.

2. Le bulletin météo d’Antenne 2 et son célèbre « STOP » à la frontière

Le mercredi 30 avril, Antenne 2 consacre un long reportage à l’accident de Tchernobyl dans son JT de 20h. La journaliste Brigitte Simonetta présente ensuite une séquence météo qui restera célèbre. 

La France protégée par un anticyclone ?

Brigitte Simonetta avertit d’emblée les téléspectateurs : « il faut bien faire la différence entre le possible et le réel ». Débutant par les « certitudes », elle retrace la trajectoire du panache radioactif, avant de donner les prévisions. La météo nationale « affirme » qu’un anticyclone protège la France de l’arrivée du panache. La présentatrice précise que « ces prévisions sont établies pour trois jours, reste à savoir combien de temps il faudra encore pour éteindre l’incendie ». Elle fait ici référence à l’incendie qui suit l’explosion du réacteur de la centrale, et que les soviétiques mettront plus de dix jours à éteindre. 

JT de 20h sur Antenne 2, le 30 avril 1986.

Brigitte Simonetta appuie sa démonstration sur une carte de l’Europe, où figure cet anticyclone. Son action protectrice est soulignée par un grand panneau « STOP » à la frontière Est, qui marquera les esprits. Il faut dire que quand on la prive de son contexte, cette image est l’illustration parfaite du « mensonge » des autorités sur le « nuage » qui s’arrête à la frontière !

Il y a aussi une confusion dans le vocabulaire de Brigitte Simonetta : elle se montre précautionneuse dans la séparation entre « possible » et « réel », mais parle d’affirmations de la météo pour décrire ce qui n’est au final que des prévisions.

Le « nuage » touchait déjà l’hexagone

Les visualisations de l’IRSN montrent aujourd’hui que ces prévisions étaient fausses : le « nuage » touchait déjà le Sud-Est de la France au moment du bulletin météo. 

En 2005, l’IRSN a réalisé une simulation du déplacement au dessus de l’Europe du panache radioactif provoqué par l’accident de Tchernobyl en 1986.

Toutefois, cette information n’était probablement pas connue par les équipes de la chaîne au moment de l’élaboration du JT.

Comme le raconte Arrêt sur image, le SCPRI publie effectivement un premier communiqué à 16h, le même jour, informant qu’« aucune élévation significative de la radioactivité [n’était détectée] sur l’ensemble des stations du territoire. » Au même moment, « l’AFP signale à Pellerin qu’une information sur une hausse de la radioactivité lui parvient du laboratoire d’écologie marine de Monaco. »

Un nouveau communiqué du SCPRI est envoyé à minuit. Il relève « sur certaines stations du sud-est, une légère hausse de la radioactivité atmosphérique, non significative pour la santé publique ». En clair : le nuage touche la France.

« Un anticyclone n’arrête pas un panache »

Les cartes sur lesquelles se sont basés Antenne 2 n’ont pas non plus été truquées, contrairement à ce qu’a pu affirmer Jean-Pierre Pernaut en 2009. Le bulletin de Brigitte Simonetta reproduit fidèlement les cartes météo datées du 30 avril à midi, par les services météorologiques de France, d’ailleurs similaires à celles établies au Royaume-Uni. C’est ce que montre une enquête minutieuse de Libération.

« En revanche, il y a beaucoup à redire sur le commentaire. Ne serait-ce que parce qu’un anticyclone n’arrête pas un panache. » nuance Emmanuel Bocrie, chef de l’unité média de Météo France. « Le même expert fait remarquer que le 1er mai 1986, l’anticyclone est toujours sur une partie de la France, mais n’empêche pas, de fait, le nuage de couvrir une bonne partie du territoire. Le 2 mai, l’anticyclone s’estompe en revanche. » complète Libération.

Le commentaire de Brigitte Simonetta a-t-il pu être orienté ? Encore une fois, l’enquête de Libération examine toutes les hypothèses, sans succès. La présentatrice plaide, de son côté, pour l’erreur d’interprétation, et l’absence d’information actualisées à l’époque quant à la trajectoire du « nuage ».

Antenne 2 actualise ses informations le lendemain

Le jeudi 1e mai, TV et radios reprennent l’information communiquée par le SCPRI à minuit. On oublie souvent que c’est le cas aussi d’Antenne 2 qui, dans son JT de 13h, parle d’une « légère hausse de la radioactivité atmosphérique non significative pour la santé publique dans le Sud-Est de la France et plus spécialement au-dessus de Monaco. » 

JT de 20h sur Antenne 2, le 1e mai 1986.

Laurent Boussié commente alors une carte très similaire à celle présentée la veille par Brigitte Simonetta. On y retrouve le panneau « STOP », qui s’affiche cette fois-ci par intermittence. Le journaliste parle d’un changement de situation. Contrairement au début de la semaine, l’anticyclone centré sur la France est en train de se déplacer vers le Nord-Est. « On peut craindre des retours d’Est d’air chargé de radioactivité », explique la voix-off. Grâce à des vents faibles, l’air pollué avant toutefois « très, très lentement ». 

3. La presse relaye le passage du « nuage » en France et le ton rassurant du SCPRI

A minuit, un nouveau télex du SCPRI informe d’une « tendance pour l’ensemble des stations du territoire à un alignement de la radioactivité atmosphérique sur le niveau relevé le 30 avril dans le sud-est. Il est rappelé que ce niveau est sans incidence sur la santé publique ». Le ton est laconique mais l’information est bien comprise par les médias.

« La France a été touchée à son tour hier par ce nuage »

Le vendredi 2 mai, Le Figaro nous apprend effectivement que « La France a été touchée à son tour hier par ce nuage ».

Quand au quotidien Libération, il titre en Une : « Tchernobyl : le choc du nuage ». Le journal s’intéresse surtout à la situation au niveau européen, mais il ne manque pas d’évoquer la France.

Une de Libération du 2 mai 1986.

Les informations sont plus ou moins les mêmes que celles diffusées par Antenne 2 la veille :

Monaco a enregistré des traces de particules peu fréquentables, dans l’atmosphère (minimes et ne présentant aucun danger selon les responsables) puis finalement, ça a été au tour de la France. Pierre Pellerin […] a annoncé hier que l’augmentation de la radioactivité était enregistrée sur l’ensemble du territoire, sans aucun danger pour la santé. […] L’anticyclone des Açores se déplaçant maintenant vers l’Est, cela risque, par le jeu des vents tournants, de ramener le nuage sur la France. Mais les vents sont faibles et une nouvelle perturbation au dessus de l’Atlantique a quelque chance de les inverser à nouveau.

Libération. 1986. « La longue dérive européenne d’une nuée radioactive », 2 mai 1986.

Un ton rassurant

France Soir est un des seuls journaux à communiquer des données chiffrées, grâce à une source au laboratoire de Monaco. Il indique effectivement que la quantité de césium dans l’atmosphère de la côte est 1.000 fois supérieure à la normale, et 20 fois supérieure à la quantité observée après les essais nucléaires atmosphériques des années 62-65 (Lerouge, 2009). 

Paradoxalement, cet élément passe inaperçu, constate l’ancien physicien Bernard Lerouge, à l’époque en poste à l’Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire et auteur du livre-enquête Tchernobyl, un « nuage » passe … Un même chiffre choc, évoqué par le professeur Pellerin lors d’un interview quelques jours plus tard mettra le feu aux poudres !

Communiqué du professeur Pellerin daté du 1e mai 1986, minuit.

France Soir, comme l’ensemble des médias de l’époque, relaye d’ailleurs le ton rassurant des communiqués du SCPRI. Les avis de ce service, non étayés par des chiffres mesurables et vérifiables, sont repris tels quels.

Des éléments contradictoires

Par ailleurs, les communications du SCPRI ne sont pas exemptes de contradictions. Libération publie ainsi une carte qui contredit les informations diffusées par Pierre Pellerin dans ses communiqués :

Carte publiée dans Libération, 2 mai 1986.

Alors que le « nuage » aurait dû recouvrir toute la France le jeudi 1e mai, la carte reprise d’un document publié par le SCPRI illustre la situation au 30 avril, lorsque le professeur annonçait une hausse de la radioactivité dans le Sud-Est de la France.

Comme le commente aujourd’hui le journal,

ce hiatus entre l’information visuelle et celle, écrite, est à l’image de la communication, à la fois minimaliste et brouillonne, qui fut celle des autorités. Il explique peut-être la fracture entre ceux qui, trente ans après, demeurent persuadés qu’on a voulu faire croire que le nuage n’avait pas touché la France, et ceux qui dénoncent à l’inverse une théorie complotiste. 

Mathiot, Cédric. 2019. « Tchernobyl: la météo nationale a-t-elle truqué des cartes en 1986, comme l’affirme Jean-Pierre Pernaut ? » Libération. 2019. https://www.liberation.fr/checknews/2019/11/05/tchernobyl-la-meteo-nationale-a-t-elle-truque-des-cartes-en-1986-comme-l-affirme-jean-pierre-pernaut_1755981/.

Les lacunes scientifiques des journalistes ?

Pour l’historienne des médias Anne-Claude Ambroise-Rendu (2018), les journalistes de l’époque ont peu de formation scientifique. Ils ne disposent donc pas « d’une expertise suffisante pour évaluer le danger de la radioactivité qui a touché la France. La plupart des journaux, faute de pouvoir en juger, reprennent donc mot pour mot les informations fournies par les communiqués du SCPRI. » 

Dans ces années-là, cet organisme est un des seuls, avec l’IPSN, à savoir passer de l’activité mesurée à « la “dose efficace” que peut recevoir la population, la seule intéressante pour apprécier le risque radiologique », explique Bernard Lerouge (2008).

4. Une avalanche de mesures en Europe regardée avec distance en France … puis avec inquiétude

Dès le vendredi 2 mai, les médias français évoquent les mesures prises dans d’autres pays d’Europe. Plusieurs articles de l’édition du Monde du 3 mai décrivent celles mises en place dans les pays Scandinaves ainsi qu’en Pologne. L’un d’eux s’interroge : 

Les mesures prophylactiques prises tant en Pologne qu’en Suède – arrêt de la consommation de lait de vache, lavage des légumes, administration aux enfants de pilules à base d’iodure de potassium, etc. – après la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl, doivent-elles être rapportées aux réactions de psychose habituelles en pareil cas, ou bien sont-elles justifiées ?

Le Monde.fr. 1986. « Alimentation et radiation », 3 mai 1986. https://www.lemonde.fr/archives/article/1986/05/03/alimentation-et-radiation_2935494_1819218.html.

Deux jours plus tard, ces mesures sont comparées à la faiblesse des risques encourus par les populations européennes. Un titre d’article évoque d’ailleurs « Un luxe de précautions pour la population européenne ».

Des mesures plus politiques que sanitaires ?

Les médias français commentent aussi la panique et la cacophonie de mesures prises chez nos voisins de la République fédérale d’Allemagne (RFA). « Alors que les différents Länder émettent des recommandations contradictoires, la presse ajoute à la peur ambiante des manchettes catastrophiques » résume Libération le 7 mai 1986. La panique s’empare de la population : le ministère ouest-allemand de la famille est par exemple obligé d’intervenir pour dissuader des femmes paniquées par les conséquences du « nuage » de recourir à l’avortement, comme le raconte le Monde le 13 mai 1986.

« Le Figaro explique, sans doute à juste titre, que la dramatisation de la situation est nourrie par le perspective prochaine d’élections régionales au cours desquelles les sociaux-démocrates et surtout les Verts entendent capitaliser l’inquiétude à l’égard du nucléaire qui a été amplifiée par la catastrophe soviétique. » raconte Yann Kindo, professeur d’histoire et auteur d’une synthèse sur le traitement par Le Figaro de l’accident de Tchernobyl

En Allemagne, la sérénité française interroge

De l’autre côté du Rhin, la sérénité française interroge. La presse ouest-allemande s’étonne de la totale absence de réactions et de mesures de précaution en France. Comme le rapporte Le Monde dans son édition du 10 mai :

Cette parfaite sérénité de notre pays, qui fait exception en Europe, est justifiée par des raisons techniques, le système de contrôle n’ayant jusqu’à ce jour détecté aucune anomalie. Il n’empêche : on n’est pas loin de penser dans certains milieux outre-Rhin que le gouvernement français cache la vérité pour n’avoir pas à remettre en cause son programme nucléaire civil et militaire. 

Le Monde.fr. 1986. « Les retombées politiques de Tchernobyl », 9 mai 1986. https://www.lemonde.fr/archives/article/1986/05/09/les-retombees-politiques-de-tchernobyl_2935675_1819218.html.

Côté français, le ton va changer rapidement. Le soir du 9 mai, le JT de 20h, sur TF1, « fait une démonstration percutante de la bizarrerie de la situation » raconte Bernard Lerouge (2008).

Le paradoxe de la salade verte

Une correspondante se tient à Strasbourg, une laitue à la main : « De ce côté-ci, c’est la France et la salade est jugée parfaitement saine. Mais de ce côté là, c’est l’Allemagne et la salade est jugée dangereuse pour la consommation car trop chargée en particules radioactives. Elle est par conséquent interdite à la consommation. » Pour Bernard Lerouge, « l’occasion est sans doute trop belle pour ne pas plaisanter sur ces contradictions franco-allemandes. Le nuage n’aurait-il donc pas traversé la frontière ? »

Corinne Lalo et sa salade verte sur TF1, le 9 mai 1986.

Ce que ne manque pas de faire Le Figaro dès le lendemain (10 mai) : 

Curieuse radioactivité que celle échappée du réacteur de Tchernobyl : elle est suffisamment intense pour créer un climat de panique à Kiehl, en R.F.A., où les salades sont retirées des étalages, mais ne parvient pas à franchir le pont qui, au-dessus du Rhin, mène à Strasbourg, pourtant distant de moins d’un kilomètre.

Kindo, Yann. 2011. « Tchernobyl : ce que Le Figaro disait en 1986 ». Mediapart. Consulté le 25 août 2023. https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/040511/tchernobyl-ce-que-le-figaro-disait-en-1986.

5. Silence et erreurs de communication du gouvernement

Le mardi 6 mai, un communiqué surréaliste est publié par le ministère de l’agriculture. Les deux premières phrases affirment effectivement que « le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl. A aucun moment les hausses observées de radioactivité n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique. » 

Un communiqué qui se contredit lui-même

Pour Jean-François Bréon (2021), la première phrase « est très clairement fausse. Le nuage a bien survolé la France et des radionucléides se sont déposés au sol. » Surtout, elle est en totale contradiction avec la deuxième, qui confirme « les hausses de la radioactivité et donc le passage du panache sur une partie de la France. »

La suite du communiqué plaide pour la mise en place d’une procédure uniforme de contrôle des denrées à l’échelle de la CEE. Elle s’inscrit en réaction aux mesures anarchiques prises partout en Europe sur les produits alimentaires, parfois motivées par des raisons protectionnistes. 

Pour justifier l’absence de mesures d’interdiction de la vente de légumes frais et de lait, le ministère de l’Agriculture fait une déclaration tout aussi surréaliste : le nuage aurait « tout juste frôlé » la frontière Est du pays. C’est du moins ce que rapporte un article de Libération daté du 6 mai 1986 ! Cet autre élément a sans doute contribué à la naissance du mythe du « nuage » arrêté à la frontière.
Libération. 1989. « Le nuage a “tout justre frôlé” l’Est de la France », 6 mai 1989.

Silence et ambiguïtés nourrissent le complotisme

Ce communiqué fera beaucoup de dégâts : l’idée d’un « mensonge d’Etat » sur le nuage de Tchernobyl se nourrit aussi de l’ambiguïté des autorités. On peut effectivement s’interroger sur les premières lignes : maladresse ou volonté de jouer sur la confusion entre passage du « nuage radioactif » et absence alléguée de toxicité ? 

Un téléimprimeur de marque Sagem (source : Wikipédia) permettant l’échange de messages écrits par télex.

Ce communiqué tombe par ailleurs après une période de long silence du gouvernement, en partie expliquée par le calendrier. Le premier mai 1986 est un jeudi, ce qui offre un long week-end aux Français jusqu’au 4 mai ; voire des vacances en cumulant avec le pont du 8 mai. Les politiques de la majorité nouvellement élue retournent dans leurs circonscriptions. Les administrations et ministères se vident. Certains télex envoyés par le SCPRI ne parviennent pas car personne n’est là pour changer les rouleaux de papier (Lerouge, 2008) ! Seul au front, le professeur Pellerin assume la communication des autorités. 

6. Le SCPRI et le professeur Pellerin sous le feu des critiques

Le samedi 10 mai, à 13h, le directeur du SCPRI est justement l’invité de Jean-Claude Bourret, sur TF1. Il est face à la physicienne Monique Sené, connue pour son opposition au nucléaire. Il aborde, dans un premier temps, la question des normes alimentaires. Il peine à convaincre et s’obstine à utiliser le curie comme unité de mesure de la radioactivité. Son interlocutrice s’exprime, elle, en becquerels. 

Le Professeur Pierre Pellerin, invité du 13h de TF1 le 10 mai 1986 (capture d’écran).

Il commente ensuite une série de cartes. Et indique, qu’en certains endroits, la radioactivité atmosphérique a atteint ponctuellement un taux 400 fois supérieur à la normale. Ce chiffre, qui contraste avec le ton mesuré des communiqués du SCPRI, retiendra l’attention des médias et déclenchera une polémique. 

Le professeur Pellerin a-t-il retardé la communication de données chiffrées ? 

A Jean-Claude Bourret, qui s’étonne qu’aucune donnée chiffrée officielle n’ait été donnée depuis l’incident, le professeur Pellerin répond : « Tout simplement parce qu’il y a eu deux ponts en deux semaines, et qu’il est très compliqué de transmettre les résultats ! » (Ambroise-Rendu, 2018). Son adjoint, le professeur Chanteur, précisera au Monde (13 mai 1986) qu’« à la du 8 mai, [le SCPRI avait] publié douze communiqués, qui n’étaient pas toujours chiffrés car nous n’entendions pas donner des valeurs non vérifiées ». 

« Ne fallait-il pas une semaine pour rassembler les données, contrôler leur validité afin de présenter les résultats de façon cohérente ? Les scientifiques n’ont pas pour habitude de présenter au fur et à mesure des données éparses disponibles », abonde Bernard Lerouge (2008). 

Éviter la panique ?

Serge Prêtre, responsable suisse de la radioprotection dans les centrales nucléaires au moment de l’accident, établit un constat plus sévère (2005) :

Le SCPRI était avare de communication. Ses communiqués de presse étaient laconiques, tranquillisants et donnaient des valeurs moyennes sans aucune indication géographique.  […] Tout se passait comme si, par décision de principe, les informations sur la radioactivité ambiante ne seraient divulguées que sous forme interprétée. Ceci dit, le jugement scientifique du Pr Pellerin était correct et fut confirmé par la suite. La dose due au passage du fameux nuage fut nettement inférieure à la dose annuelle due au radon (naturel) dans les habitations ou à la dose due à une radiographie du thorax. Peut-être que le Pr Pellerin a pris consciemment le risque de faire une rétention d’information pour ne pas alarmer l’opinion publique française et éviter les réactions hystériques comme celles qui se sont développées en Allemagne. Dans un premier temps, la stratégie a réussi. À long terme, par contre, le boomerang n’en finit pas de revenir.

Le Figaro. 2005. « Tchernobyl : les leçons d’un cafouillage français », 26 avril 2005. https://www.irsn.fr/sites/default/files/documents/connaissances/installations_nucleaires/les-accidents-nucleaires/accident-tchernobyl-1986/tchernobyl-gestion-de-crise-old/irsn_tchernobyl-lecons-cafouillage-francais.pdf.

Un manque de communication critiqué par les médias

Le constat de ce physicien suisse rejoint les critiques que les médias finiront par adresser au SCPRI. Les journalistes se plaignent, globalement, du manque de répondant du professeur Pellerin et de son service. « Pourquoi est-ce si difficile d’obtenir des responsables du Service de protection contre les rayonnements ionisants le moindre renseignement ? » demande Libération le 6 mai 1986. Le quotidien consacre même un article, le 9 mai 1986, au sujet sous le titre « La France, lanterne rouge européenne de l’information ».

François-Marie Bréon rappelle que le professeur Pellerin était « un scientifique, et pas un communicant. Son service n’avait pas les compétences ni les moyens humains pour répondre aux très nombreuses sollicitations médiatiques. » Son rôle est effectivement technique, explique Bernard Lerouge (2008) : « faire ou rassembler les mesures, les interpréter sous l’angle de la santé publique » et les transmettre aux gouvernants.

7. « Le mensonge radioactif »

Le lundi 12 mai 1986, Libération titre « Le mensonge radioactif », affirmant à la Une que « les pouvoirs publics en France ont menti, le nuage radioactif de Tchernobyl a bien survolé une partie de la France : le professeur Pellerin en a fait l’aveu deux semaines après l’accident nucléaire ». Et il ne sera pas le seul : la même Une peut-être lue dans le Matin. France Soir parle quant à lui de « nuage de mort ». Étrangement, ces mêmes médias annonçaient, quelques jours plus tôt, le passage du « nuage » sur la France, prenant les communiqués du SCPRI comme source !

Une de Libération, 12 mai 1986.

Derrière les unes sensationnalistes, une critique lucide

Passées les unes sensationnalistes, la plupart des articles expriment des critiques lucides sur la gestion de la crise par les autorités. L’édito du Monde propose une analyse qui résume bien ce que les médias reprochent au SCPRI et aux autorités de l’époque :

Le gouvernement français n’a pas assumé sa responsabilité alors qu’elle était légère : il suffisait au ministère de la santé, premier responsable de la protection contre la radioactivité, de diffuser quotidiennement les informations recueillies par son service spécialisé, le SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants). D’autant que les conclusions des prélèvements semblent être rassurantes. Or on a laissé le directeur du SCPRI, le professeur Pierre Pellerin, seul maître de la communication, bien que son service ne soit pas conçu pour informer le public. Et le professeur Pellerin a fait l’erreur de retenir l’information sous prétexte que la santé des Français n’aurait pas été en cause.

Le Monde.fr. 1986. « Désinformation nucléaire », 13 mai 1986. https://www.lemonde.fr/archives/article/1986/05/13/desinformation-nucleaire_2936817_1819218.html.

Réaction de la population

Comment la population française a-t-elle perçu la catastrophe de Tchernobyl et la communication des autorités ? Difficile à dire, à la simple lecture de la presse. Certains articles font état de la baisse de vente de certains légumes. Dans le Monde du 14 mai, un grossiste de Rungis s’exclame : « Les salades contaminées sont toutes parties, et c’est maintenant que les ventes fléchissent ! »

Un sondage commandé par VSD, et effectué auprès de 800 personnes par l’Ipsos le 12 mai, révèle que 63% des français pensent qu’on a voulu cacher la vérité aux français pendant les deux semaines suivant la catastrophe. « Plus frappant : seulement 44% des français (contre 40%) pensent que leur région a été survolée par le nuage radioactif ! » s’étonne Yann Kindo. D’après cet enseignant, ce résultat est peut-être à rapprocher de l’amalgame entre le passage du « nuage » et la toxicité de ses émissions, qu’on retrouve en particulier dans le communiqué du ministère de l’agriculture du 6 mai. Par ailleurs, « 80% des personnes interrogées n’ont pas l’intention de prendre de mesures particulières quant à la consommation d’eau du robinet, de lait frais ou de salades ». 

Création d’une cellule interministérielle d’information

Le dimanche 11 mai, le gouvernement annonce la création d’une cellule interministérielle destinée à informer les journalistes sur l’accident de Tchernobyl et ses conséquences. Un numéro de téléphone est communiqué aux médias avec, au bout du fil, des experts du CEA, du SCPRI, de l’IPSN, d’EDF, etc. Ce numéro sera ensuite rendu public. La cellule traitera environ 10.000 appels, pour moitié de personnes inquiètes de la situation en France. Au bout d’une dizaine de jours, ces appels diminueront, et la cellule sera fermée (Lerouge, 2008). 

Conclusion

Le « nuage » commence lui aussi à se faire plus rare dans la presse, bien qu’on continue à parler de Tchernobyl. L’idée d’un « mensonge d’État » sur l’arrêt du panache radioactif à la frontière continue pourtant de courir. Elle est presque entrée dans le langage courant, pour se moquer de la tendance des gouvernements français à infantiliser la population sur les sujets sanitaires. Ça a été le cas lors de l’épisode des masques de l’épidémie de COVID. Si les autorités n’ont jamais déclaré que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière, la gestion de cette crise a été marquée par de nombreuses omissions et dysfonctionnements : absence de données mesurables et vérifiables des communiqués du SCPRI lors des premiers jours, contradictions dans les informations diffusées, manque de communication du gouvernement, etc.

En 2006, le professeur est accusé par des associations « d’avoir fourni des informations inexactes sur l’ampleur et la gravité pour la France des retombées radioactives produites par l’explosion du réacteur de Tchernobyl en Ukraine en avril 1986 » explique Le Figaro. « D’après ces associations, en minimisant la gravité des taux de radioactivité sur le territoire, il aurait mis en danger des personnes qui ont par la suite souffert de cancers radio-induits, dont des cancers de la thyroïde. » Il gagnera tout ses procès et sera définitivement innocenté par la Cour de cassation en 2012. L’état des connaissances scientifiques ne permet effectivement pas d’établir de lien de causalité entre certaines pathologies comme les cancers de la thyroïde et les retombées du « nuage » de Tchernobyl. Ces dernières ne sont pas suffisamment importantes en France pour ce faire, même si elles ont pu être élevées dans certaines zones très localisées. Est-ce qu’il aurait fallut interdire la consommation de certains produits frais issus des zones les plus contaminées ? Pour l’IRSN, les conséquences sont en tout cas « négligeables compte tenu de modes d’alimentation faisant en général appel à des produits d’origine géographique très variés ».

Pour aller plus loin

Le site de l’IRSN contient de nombreuses ressources en accès libre permettant de comprendre quelles ont été les retombées exactes de Tchernobyl en France, ainsi que le déroulement de l’accident et ses conséquences en Europe.

Sources

Archives numérisées du Monde et archives papier de Libération pour la période du 30 avril au 31 mai 1986.

JT Soir 3 (28 avril) ; Antenne 2 (30 avril à 20h ; 1e mai à 13h).

Ambroise-Rendu, Anne-Claude. 2018. « La catastrophe écologique de Tchernobyl : les régimes de fausseté de l’information ». Le Temps des médias 30 (1): 152‑73. https://doi.org/10.3917/tdm.030.0152.

Bréon, François-Marie. 2021. « Le nuage de Tchernobyl qui s’arrête à la frontière : une fable sans cesse réitérée ». Afis Science – Association française pour l’information scientifique. Consulté le 25 novembre 2023. https://www.afis.org/Le-nuage-de-Tchernobyl-qui-s-arrete-a-la-frontiere-une-fable-sans-cesse.

« INFO LE FIGARO – Affaire de Tchernobyl : le professeur Pellerin innocenté ». 2012. Le Figaro. 20 novembre 2012. https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/11/20/97001-20121120FILWWW00613-tchernobyl-le-pr-pellerin-innocente.php.

Kindo, Yann. 2011. « Tchernobyl : ce que Le Figaro disait en 1986 ». Mediapart. Consulté le 25 août 2023. https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/040511/tchernobyl-ce-que-le-figaro-disait-en-1986.

Le Figaro. 2005. « Tchernobyl : les leçons d’un cafouillage français », 26 avril 2005. https://www.irsn.fr/sites/default/files/documents/connaissances/installations_nucleaires/les-accidents-nucleaires/accident-tchernobyl-1986/tchernobyl-gestion-de-crise-old/irsn_tchernobyl-lecons-cafouillage-francais.pdf.

Lerouge, Bernard. 2009. Tchernobyl, un « nuage » passe : Les faits et les controverses. Harmattan.

Mathiot, Cédric. 2019. « Tchernobyl: la météo nationale a-t-elle truqué des cartes en 1986, comme l’affirme Jean-Pierre Pernaut ? » Libération. 2019. https://www.liberation.fr/checknews/2019/11/05/tchernobyl-la-meteo-nationale-a-t-elle-truque-des-cartes-en-1986-comme-l-affirme-jean-pierre-pernaut_1755981/.

Monod, Olivier. 2019. « Le nuage de Tchernobyl a-t-il survolé la France ? Pour quelles conséquences ? » Libération. 2019. https://www.liberation.fr/checknews/2019/01/10/le-nuage-de-tchernobyl-a-t-il-survole-la-france-pour-quelles-consequences_1701415/.

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