Les kidnappeurs en camionnette blanche

La rumeur d’individus en camionnette blanche tentant d’enlever des enfants a circulé dans de nombreuses villes françaises ces dernières semaines. Erronée, elle a été largement relayée sur les réseaux sociaux, et parfois même par les autorités.

La principale d’un collège d’Agen pensait sans doute à bien. Dans le mail adressé aux parents d’élèves de son établissement, le 19 janvier, elle signale la présence d’une camionnette blanche dans les rues de la ville, « avec deux hommes à son bord qui proposent des bonbons aux enfants ». D’après le quotidien Sud Ouest du 20 janvier, tout serait parti d’une rumeur d’enlèvement raté. Abondamment relayée sur les réseaux sociaux, elle aurait crée un « sursaut de paranoïa » chez trois collégiens de Théophile-de-Viau à Le Passage. Les adolescents, apercevant une camionnette blanche aux abords de leur école, ont alerté leur cheffe d’établissement. Malgré des témoignages discordants et l’absence d’autres témoins, cette dernière a prévenu la Police, ainsi que l’Inspection Académique.

Non loin d’Angers, une rumeur similaire circule depuis le 28 janvier. Elle a été démentie par les forces de police. En échange d’un billet de 20 €, un homme aurait proposé à des enfants de monter avec lui dans sa camionnette blanche, rapporte Le Courrier de l’Ouest du 1e février. Enfin, à Gray, une adolescente a prétendu être victime d’une tentative d’enlèvement par un homme en camionnette blanche. Elle a par la suite reconnu avoir tout inventé, note l’Est Républicain.

Pourquoi les kidnappeurs d’enfants circulent-ils en camionnette blanche ?

Marc Dutroux et Michel Fourniret « possédaient une camionnette blanche avec laquelle ils enlevaient leurs victimes. C’est la couleur la plus vendue par les marques de véhicules utilitaires car c’est la moins chère. […] C’est aussi une façon de se fondre dans la masse et de ne pas attirer trop l’attention, ce qui n’est finalement plus le cas aujourd’hui à cause de ces rumeurs persistantes » observe Aurore Van de Winkel, spécialiste des légendes urbaines. Ces deux affaires, qui ont profondément secoué l’opinion belge et française, expliquent sans doute une telle cristallisation des nombreuses rumeurs d’enlèvement autour des camionnettes blanches depuis le milieu des années 90.

Aux États-Unis, note la chercheuse belge, ces récits circulent depuis les années 1980. Ils mettent en scène des camions à glace. Les Black Volga, les voitures de l’ex-KGB, concentrent, quant à elles, les peurs des parents russes. Enfin, les anthropologues Julien Bonhomme et Julien Bondaz relèvent, au cours de leur enquête sur la rumeur de L’offrande de la mort (CNRS Éditions, 2017), des récits à Ouagadougou, Dakar et Libreville, qui mettent en scène des véhicules noirs, aux vitres teintés, qui enlèveraient enfants ou jeunes filles à la sortie des écoles pour les sacrifier. Du temps de l’Afrique coloniale, les véhicules de pompiers et ambulances étaient, par ailleurs, suspectés.

« Dès lors qu’il s’agit de la sécurité des enfants, on n’est jamais trop prudents »

Les motifs d’enlèvement varient d’une légende à l’autre. La pédophilie est un crime qui, à notre époque, est l’incarnation du mal absolu, et contre lequel la législation s’est progressivement durcie dans les pays occidentaux. Mais les raisons des kidnappeurs peuvent être aussi le trafic d’organes, comme dans cette version xénophobe de la rumeur, qui agita la cité phocéenne en 2008. Elle visait la communauté Rom. Face à l’ampleur du danger potentiel, l’urgence de diffuser le message prend souvent le pas sur la vérification. « Dès lors qu’il s’agit de la sécurité des enfants, on n’est jamais trop prudents » note le quotidien Sud Ouest. D’autant que l’actualité récente est marquée par une affaire d’enlèvement d’une mineure, suivi de meurtre, l’affaire Maëlys.

Des disparitions de mineurs qui sont à + de 97% des fugues

Pourtant, sur les 49 347 mineurs enregistrés dans le fichier français des personnes disparues en 2016, plus de 97 % étaient en situation de fugue. Restent 1200 enfants, dont la situation est préoccupante, note Libération. « 497 ont été enlevés ou détournés par une personne majeure, souvent l’un des deux parents, et 687 font l’objet de disparitions «inquiétantes», c’est-à-dire que les éléments de l’enquête ne permettent pas encore de déterminer les motifs de leur disparition ».

Une rumeur aux conséquences parfois dramatiques

L’enlèvement par un inconnu reste donc très rare. En illustrant le sentiment d’insécurité et l’atomisation de notre société, ce motif trouve un écho certain dans l’opinion publique. Il est aussi plus simple à appréhender que des phénomènes comme, par exemple, les violences intra-familiales. La violence des récits d’enlèvements est plus directe et palpable. Le coupable est tout désigné : un maniaque urbain, un individu fondamentalement mauvais et irrécupérable, extérieur au foyer familial. Ou une communauté comme celle des Roms, que l’on cherche à distinguer d’un groupe jugé positif, celui des proches et diffuseurs de la légende, en appelant à la méfiance. Ces légendes, anodines en apparence, peuvent parfois avoir des conséquences dramatiques. Un homme a ainsi récemment été roué de coups en Côte d’Or. Propriétaire d’un van, il a été accusé à tort d’être un pédophile. Moins médiatisées, les maltraitances, le mal-logement, les inégalités éducatives ou de santé sont, à l’inverse, des maux structurels qui touchent un nombre bien plus significatif d’enfants et qui ne doivent pas être oubliés dans la « fait-diverisation » de l’information.

Pour aller plus loin

Jean-Bruno Renard et Véronique Campion-Vincent. « Disparition d’enfants » [lire en PDF], d’après « L’imaginaire de la violence urbaine » dans De source sûre : nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, p. 261-290. Payot, 2002.

 Aurore Van de Winkel. « Surveillez vos enfants ! » dans Légendes urbaines de Belgique, p. 146-169. Avant-Propos, 2017.

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