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Des légendes urbaines en URSS – Interview avec Anna Kirziuk et Alexandra Arkhipova

Les folkloristes russes Anna Kirziuk et Alexandra Arkhipova publient le premier ouvrage consacré aux légendes urbaines en URSS. Cadavres dans le kvas, signes cachés par les « ennemis du peuple » ou kidnappings en Black Volga … ces récits sont-ils le reflet des peurs soviétiques ? Que penser des plus récentes rumeurs autour du Blue Whale Challenge ? Nous restituons ici le fruit d’un échange passionnant, entre France et Russie, avec ces deux chercheuses et spécialistes des légendes urbaines !

Vous publiez Les choses dangereuses dans les légendes urbaines soviétiques (Novoe Literaturnoe Obozrenie, à paraître en 2019, non-traduit), le premier livre qui s’intéresse aux rumeurs et légendes urbaines en URSS. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à cette période de l’histoire de la Russie et à ses récits légendaires ?

Les rumeurs et les légendes urbaines avaient un rôle particulier en URSS, en raison d’un système sévère de censure. Les Soviétiques étaient parfaitement conscients de l’incertitude de l’information officielle. La confiance accordé aux sources informelles (« la sœur de mon ami a entendu que … ») était par conséquent très élevée. En 1947, des soviétologues ont interrogé des émigrés d’URSS sur la provenance des informations qu’ils recevaient pendant leur vie soviétique (ce qu’on a appelé « Projet de Harvard »). D’après les réponses des non-rapatriés, 74% d’entre-eux ont discuté des rumeurs dans des conversations entre amis ; 50% des personnes interrogées considéraient les rumeurs comme une source régulière d’information ; 22% des employés, 41% des travailleurs et 73% des paysans ont indiqué que les rumeurs étaient pour eux la source d’information la plus importante.

Par ailleurs, la censure a relégué une part très importante de rumeurs et de récits légendaires au domaine de la communication verbale informelle. Si on s’intéresse, par exemple, aux légendes urbaines en circulation aux États-Unis dans les années 1970, on trouvera beaucoup de ces récits dans la presse américaine de l’époque. Mais dans la presse soviétique, il n’y a aucune trace de ces histoires échangées par exemple dans la file d’attente d’un magasin. Elles peuvent cependant être trouvées dans les journaux intimes et la mémoire humaine. C’est pourquoi il nous a fallu trouver des sujets ayant vécu en URSS dans les années 1970, et qui portaient en eux cette mémoire.

Enfin, il est important de faire ce travail aujourd’hui pour une autre raison. Contrairement aux États-Unis ou à la France, les rumeurs et légendes soviétiques n’ont pas été étudiées de leur temps. Seuls les agents du KGB étaient susceptibles de les rassembler, et ce n’était pas dans une optique scientifique.

Anna Kirziuk (à gauche), est chercheuse (research fellow) au Laboratoire de Folkloristique Théorique (Laboratory of Theoretical Folkloristics) de l’Académie Présidentielle Russe d’Administration Publique (Russian Presidential Academy of Public Administration), kirzyuk@gmail.com.
Alexandra Arkhipova (à droite) est chercheuse (senior research fellow) au Laboratoire de Folkloristique Théorique (Laboratory of Theoretical Folkloristics) de l’Académie Présidentielle Russe d’Administration Publique (Russian Presidential Academy of Public Administration), alexandra.arkhipova@gmail.com.

Signes cachés et dangereux

L’histoire de l’URSS s’étend sur sept décennies. Est-ce que des périodes comme la Grande Terreur ou la chute de l’Union soviétique, par exemple, ont généré des légendes urbaines et rumeurs spécifiques ? Est-il possible à partir de ces récits de retracer en quelque-sorte une histoire et une évolution des peurs en URSS ?

En un sens, notre livre est une histoire des peurs soviétiques. Nous n’avons pas traité la période de la désintégration de l’URSS, qui est un autre sujet. Mais nous avons pu retracer le développement de certaines histoires des années 1930 aux années 1980, comme celle des « signes dangereux » sous la Grande Terreur.

Dans les années 1936-1938, au cours de purges retentissantes contre les « ennemis du peuple », circulaient entre Soviétiques des histoires de signes secrets – tels que des croix gammées ou des portraits de Trotsky – laissées par « l’ennemi » sur les objets les plus ordinaires (Image 1).

Boîte Allumette 1937 Trotsky
Image 1. Vignette d’une boîte d’allumettes avec une image de feu (1937) dans laquelle un citoyen soviétique vigilant voyait le portrait de Trotsky. Après cette « découverte », les boîtes furent retirées des magasins.

L’appel à rechercher ces signes cachés par les « ennemis du peuple » a initialement été lancé par les autorités. Les journaux ont répété que ces « ennemis » étaient partout, mais que leur apparence ne se distinguait pas de celle des Soviétiques ordinaires. Les censeurs et les éditeurs ont été forcés d’examiner plus attentivement la production imprimée, car ces signes cachés pouvaient se retrouver dans des motifs hachurés, ou dans la combinaison formée par des images et caractères typographiques. Par manque de « vigilance », l’éditeur d’un journal ou l’artiste à l’origine d’une image pouvaient être emprisonnés et même condamnés à mort.

La quête des « signes dangereux » est rapidement devenue épidémique. Les citoyens les cherchaient et les trouvaient partout : sur le carton d’une boîte d’allumette, sur les pinces à cravate de pionnier, dans les gâteaux vendus par le magasin du coin, sur les boutons et les portraits d’avant-garde des chefs soviétiques. Ces recherches massives, et les rumeurs sur des « découvertes » régulières, sont devenues une manière « populaire » d’exprimer l’idée d’un monde où « tout n’est pas ce qu’il semble être », et où l’ennemi peut se cacher derrière chaque chose. Elles aboutissaient à des paniques collectives, comme lorsque les enfants refusaient de porter des pinces à cravate de pionnier et des insignes sur lesquels il y aurait une image cachée de croix gammée et des initiales de Zinoviev et Trotsky. Au bout d’un moment, le pouvoir a compris qu’il était nécessaire de stopper ces vagues de rumeurs, mais sans savoir réellement quoi faire.

Après la Grande Terreur, l’idée d’une présence cachée de « signes dangereux » dans la vie quotidienne soviétique ne disparaît pas. Dans les années 1960, on raconte dans différentes villes d’URSS que tel bâtiment aurait la forme d’une croix gammée, ayant été construit après la guerre par des prisonniers allemands ou par les ingénieurs allemands qui ont travaillé en URSS avant la guerre.

Pendant la Guerre Froide, ces histoires ne suscitent toutefois plus la peur. Elles sont perçues comme des faits curieux de l’histoire d’une ville, et les bâtiments eux-mêmes deviennent des curiosités locales. Elles sont soutenues par la même idée d’un signe caché par « l’ennemi » que les rumeurs des années 1930. Mais il n’y a plus de peur réelle de « l’ennemi », ni de peur d’un État qui pourrait punir le manque de « vigilance » des citoyens face à ces signes.

Rats dans la cuve & chat dans le kvas

Votre étude révèle des légendes très similaires à celles circulant en Europe occidentale et aux USA, mettant par exemple en scène les dangers de l’alimentation industrielle ou de certains lieux publics. A partir de quand voit-on émerger ces légendes ? Sont-elles liées, comme en Occident, à une certaine crainte face au progrès et aux évolutions sociales ? Ou à une certaine vie urbaine caractérisée par son anonymat?

La société soviétique était très différente de la société américaine, pour citer cet exemple. Le pays était effectivement coupé du reste du monde par le rideau de fer. Pourtant, les « rumeurs de consommation » soviétiques étaient très semblables à celles en circulation dans les pays européens ou aux États-Unis. A une exception près : dans les pays capitalistes les « révélations » de ces rumeurs de consommation touchaient les produits des grandes entreprises ; dans un classique des légendes urbaines, un homme trouve par exemple une queue de rat dans un sandwich KFC ou une cannette de Coca-Cola. En URSS, il n’y avait pas de grandes entreprises, mais les Soviétiques racontaient des histoires similaires sur les produits fabriqués par les entreprises publiques. Une rumeur particulièrement répandue met en scène une fabrique infestée de rats ; les rongeurs finiraient par tomber dans une cuve servant à la fabrication de chair à saucisse. Broyés, ils entreraient dans la composition de la viande qui sortirait de cette usine. Ce spectacle dégoûtant aurait été vu des yeux d’un employé de l’usine, auquel le narrateur d’une telle rumeur ne manquait pas de faire référence.

La similitude de ces rumeurs entre l’URSS et les pays de l’Ouest est due au fait que les gens ont commencé, à cette époque, à consommer de plus en plus de nourriture préparée industriellement. Lorsque nous mangeons à la maison ou dans un restaurant au coin de la rue, nous savons qui est aux fourneaux et de quoi sera composé notre repas. Lorsqu’en revanche nous dînons dans un restaurant appartenant à une chaîne de restauration, ou lorsque nous achetons des produits transformés dans un magasin, ce que nous consommons est produit par des personnes et en des lieux qui nous sont inconnus. D’où les soupçons communs envers McDonald’s et les magasins d’État soviétiques.

Un citadin croise chaque jour une foule d’inconnus. Du métro à la cour de récréation, il est obligé de partager l’espace public avec d’autres anonymes, et d’acheter des biens et services à des étrangers. Dans les pays de l’Ouest, l’inquiétude à l’égard de ce type de contacts a donné lieu à des légendes mettant en scène les dangers de certains restaurants exotiques. Elles racontent typiquement comment une personne aurait contractée telle maladie (souvent une maladie vénérienne) après être allée manger dans l’un de ces restaurants. Dans les récits soviétiques, le danger ne résidait pas dans l’origine étrangère – au sens ethnique – d’un vendeur ou restaurateur, mais simplement dans le fait que les consommateurs ne le connaissaient pas personnellement. Le kvas était, par exemple, une boisson non alcoolisée vendue dans les rues sous forme de barils, et qui générait des rumeurs selon lesquelles un cadavre de chien ou de chat gisait au fond de ces récipients. Les parents se référaient souvent à cette histoire pour recommander aux enfants de n’acheter le kvas qu’auprès de vendeurs qu’ils connaissaient (Image 2). Cette augmentation des craintes à l’égard de « vendeurs inconnus » est d’après nos suppositions liée à l’urbanisation, qui s’est faite de manière très rapide en URSS. Beaucoup de gens ont déménagé d’un village où ils connaissaient chacun des habitants pour s’installer en ville, et ils mettaient du temps à s’adapter à ce nouvel environnement, où l’anonymat des interactions était de mise.

Image 2. Un baril de kvas dans les rues de Moscou.

Black Volga

La France et la Belgique sont régulièrement touchées par des vagues de panique concernant la présence de kidnappeurs en camionnettes blanches, rôdant à la sortie des écoles, appâtant leurs victimes avec des bonbons ou de l’argent. L’opinion publique est, ici, très marquée par les affaires de pédocriminalité, et par les crimes de Marc Dutroux et Michel Fourniret, qui circulaient en utilitaires blancs. C’est ce qu’Aurore Van de Winkel fait remarquer dans Légendes urbaines de Belgique (Avant-propos, 2017). En Pologne et en Russie soviétique, on retrouve des légendes similaires, mettant en scène cette fois des Black Volga. Sachant qu’il s’agissait de véhicules utilisés par le KGB ou des membres influents du parti, peut-on lire une connotation plus « politique » qu’en Europe occidentale à ces légendes ?

Ce thème des kidnappeurs d’enfants à bord de véhicules est très répandu et il apparaît dans des contextes culturels très différents. Il y a effectivement « homonymie de thème ». Ces histoires très similaires à première vue parlent toutefois d’une réalité et assurent des fonctions différentes.

En URSS, il y avait trois légendes mettant en scène une voiture noire :

  • dans la première légende (années 1950), Beria, l’un des camarades les plus proches de Staline, conduit sa voiture noire dans les rues de Moscou, en quête de jeunes filles et de femmes attrayantes, avant de les faire monter dans sa voiture.
  • la deuxième légende (années 1980) parle de la « Volga noire », que conduiraient des prêtres, des Juifs, des étrangers ou les agents du KGB. Ils pomperaient le sang des enfants pour l’envoyer dans des « conteneurs spéciaux » à l’étranger. Cette légende était très populaire en Pologne socialiste, mais peu répandue en URSS. Elle était une des versions des histoires de vol d’organes humains qui ont provoqué une forte panique en Amérique Latine dans les années 1990. Les représentants des autorités coloniales ou les étrangers riches (voir Véronique Campion-Vincent, La légende du vol d’organes, Belles-Lettres, 1997) étaient, dans la version soviétique, accusés de kidnapping d’enfants.
  • enfin, la troisième légende parle d’une « Volga » noire qui kidnappait des enfants, sans motif explicite et compréhensible. Cette légende était répandue parmi les enfants dans les années 1970-1980, mais elle s’est transformée en une peur tout à fait adulte vis-à-vis la violence d’État. Cette légende ne dit pas qui est dans la voiture noire, ne dit rien des motivations de la personne qui kidnappait les enfants, ni du lieu où sévissait cette dernière. Avec des mots d’enfants, elle fait référence à des situations ordinaires qui ont pu avoir lieu durant la Grande Terreur, quand un homme pouvait par exemple être arrêté par une voiture noire et disparaître pour toujours, sans que ses proches puissent avoir la moindre nouvelle, y compris des années après l’événement.
Black Volga 1970 1980
Black Volga des années 1970 / 1980

Pellicule rouge

Certains jeu d’enfants consistaient à imiter Lavrenti Beria enlevant des jeunes filles dans les rues de Moscou. L’existence d’une pellicule rouge permettant de voir sous les vêtements est un autre exemple de légende en circulation parmi les enfants soviétiques, et utilisée dans des rapports de chantage. Vous faites le lien entre cette légende urbaine et le développement de technologies d’espionnage à distance dans les années 70 et 80. Comment interprétez vous le fait que les enfants en particulier s’approprient ici cet imaginaire d’espionnage, de relations de pouvoir ?

Dans les années 1970-1980 le contrôle de l’État s’effectue principalement à distance, via des écoutes, la censure postale ou la photo-surveillance. Parmi l’intelligentsia urbaine, et surtout parmi l’opposition, circulaient des récits sur la puissance des appareils du KGB, capables de pénétrer dans l’espace privé des citoyens. Ces appareils auraient permis, par exemple, au KGB de voir et d’entendre au delà des murs et fenêtres des appartements. A la même période, les enfants parlaient d’un appareil spécial – une pellicule rouge placée à l’intérieur d’un appareil photo, ou des lunettes rouges – qui permettait de voir à travers les vêtements. Certains écoliers français ont entendu parler d’un tel dispositif dans les années 1990 mais, c’est important, en dehors d’un contexte de chantage [ndlr : voir à ce sujet : Campion-Vincent & Renard. 100 % Rumeurs. Payot, 2014]. Dans les écoles soviétiques, le film rouge était effectivement utilisé par son « propriétaire » pour faire chanter ses camarades de classe, en les menaçant de « prendre des photos nues », acquérant un pouvoir illimité sur le collectif d’enfants. Les enfants exprimaient une peur d’adulte – être sans protection face au regard pénétrant du pouvoir – tout en réussissant à la compenser. Avec le « film rouge » chaque enfant pouvait se trouver en position dominante et violer la vie privée des autres.

Nous pensons que l’histoire du « film rouge » ainsi que des « Black Volga », résultent d’une adaptation des peurs adultes dans l’univers des enfants. Ces derniers faisaient peu cas des dispositifs du KGB. Mais ils sentaient qu’ils vivaient dans une société où la vie privée pouvait être violée et la légende du film magique les aidaient à faire face à ce sentiment.

Est-ce que les autorités soviétiques avaient un intérêt pour des rumeurs ou légendes urbaines comme celles touchant Lavrenti Beria ? Est-ce qu’elles cherchaient à en restreindre la diffusion ?

La police politique secrète soviétique (dont le nom a changé au cours de l’Histoire : NKVD, MGB, KGB) surveillait très attentivement le « sentiment du peuple ». Ce dernier s’exprimait d’après eux à travers les rumeurs et légendes, ainsi que dans les récits anecdotiques. Avant la mort de Staline en 1953, le NKVD-MGB rassemblait régulièrement ce qui était appelé « rapports d’humeur », après avoir enregistré les déclarations de gens sur des énoncés politiques et économiques, y compris les rumeurs. La propagation de certaines rumeurs pouvait justifier l’arrestation d’une personne, ou son emprisonnement dans un camp de travail forcé.

Après la mort de Staline, les autorités soviétiques ont commencé à se désintéresser des rumeurs. En tous cas, elles n’ont plus mené d’arrestations. La lutte contre les rumeurs par les médias était presque impossible : pour réfuter une rumeur il fallait qu’elle soit exprimée au public et que le problème qui en était la cause soit reconnu. C’était contraire aux principes du journalisme soviétique.

Le gouvernement soviétique s’intéressait, enfin, aux légendes et rumeurs sur les dirigeants politiques. Mais on ne connaît pas de cas d’arrestations à la suite des rumeurs sur Lavrenti Beria.

Blue Whale Challenge

En France, on a beaucoup parlé du Blue Whale Challenge en 2017, une série de défis imposés par un tuteur via des échanges sur les réseaux sociaux, et qui mènerait les participants à ce jeu au suicide.Touchant les adolescents, ces défis ont particulièrement alerté les autorités et la presse locale ; des mises en garde ont été diffusées et des cas de suicides ou de fugues ont été attribués à une participation à un Blue Whale Challenge. A tort cependant, car aucun lien n’a pu être établi entre suicides et Blue Whale Challenges, et l’existence même de ces derniers est difficile à prouver. D’après la presse française, les Blue Whale Challenges seraient nés en Russie, sous la forme de groupes de suicide sur le réseau social russe VKontakte. De tels groupes ont-ils existé en Russie ? Des cas de suicides d’adolescents ont-ils été reliés à ces groupes et à la participation à des défis morbides ? Ou s’agit-il d’une légende urbaine ?

Il s’agit en effet d’une légende urbaine qui est apparue en Russie et qui a ensuite été diffusée dans d’autres pays. Tout a commencé par un article de Galina Mursalieva « Groupes de la mort », publié en mai 2016. L’article raconte qu’il y aurait sur le réseau social russe Vkontakte des « groupes de la mort ». Les organisateurs de ces groupes – appelés « superviseurs » -, forceraient à dessein des adolescents à se suicider en utilisant des techniques spéciales de « manipulation psychologique ». Cette légende n’a pas été inventée par la journaliste. Ce sont des parents, convaincus que leurs enfants s’étaient suicidés suite à leur adhésion à des « groupes de la mort », qui se sont adressés à ce dernier. Plus tard, l’idée que ces « superviseurs » n’agiraient pas de leur propre initiative mais feraient partie d’une organisation spéciale visant à éliminer les enfants doués a émergé.

L’article de Mursalieva a été l’étincelle dans le développement d’une panique morale de grande ampleur. Des journalistes, des représentants de l’élite politique, des blogueurs, des internautes ordinaires, des enseignants et des psychologues scolaires ont commencé à parler des « groupes de la mort » suite à sa publication. La conséquence a été que des adolescents se sont mis à chercher sur les réseaux des « superviseurs » pour vivre une expérience à la fois effrayante et excitante en rejoignant ces « groupes de la mort ». Le fils d’une collègue a ainsi pris connaissance de l’existence des « groupes de la mort » à la suite d’une présentation sur le sujet assurée par une enseignante aux écoliers, et a écrit sur sa page Vkontakte : « je cherche un superviseur » ! Cette anecdote assez exemplaire est un cas d’ostention folklorique. Ce terme, introduit par les folkloristes américains Linda Dégh, Andrew Vázsonyi et Bill Ellis, désigne une situation où une histoire fictive sert de scénario pour des actions réelles, effectuées par des personnes réelles. Ce ne sont pas les « groupes de la mort » qui ont, en soi, donné naissance à la légende, mais c’est cette légende qui a inspiré la création de « groupes de la mort » dans la réalité.

La panique morale autour des « groupes de la mort » a conduit à l’élaboration d’une loi spéciale portant sur le suicide sur Internet. En 2018, 10 affaires en vertu de cet article ont été portées devant les tribunaux. Des correspondances et conversations autour du suicide ont servi de preuves au cours des procès. Mais l’existence d’une « organisation de superviseurs » n’a jamais été prouvée.

Véronique Campion-Vincent dans La société parano : théories du complot, menaces et incertitudes (Fayard, 2005) évoque justement la peur, dans les sociétés occidentales, du « contrôle mental » ; le fait que des services secrets, des sectes … etc puissent utiliser des formes de lavage de cerveau pour nous faire perdre le contrôle de nous-mêmes, nous abuser ou nous pousser à commettre des actes criminels. Le Blue Whale Challenge semblent relever de cette peur. Les défis (privation de sommeil, écoute de musiques tristes …) ressemblent à un processus machiavélique, qui pousserait à la mort des adolescents mûs par le goût du danger, au fur et à mesure que le challenge repousse les limites …

Exactement. Concernant le Blue Whale Challenge, cette peur a joué un rôle primordial. On a dit que les « superviseurs » poussaient les adolescents au suicide par le biais de techniques de « manipulation psychologique ». Ils les auraient convaincus de se réveiller à 4h20 du matin, de regarder des vidéos effrayantes qui contenaient un appel caché au suicide, ou d’écouter de la musique sombre. À la suite de cette manipulation, les adolescents perdraient toute volonté et deviendraient des marionnettes obéissant aux « superviseurs », commettant un acte suicidaire.

Pourquoi l’idée de « contrôle mental » de certains malfaiteurs sur Internet semble-t-elle plausible ? Tout d’abord, la façon dont les enfants de la génération des digital natives communique sur les réseaux sociaux échappe à la compréhension des parents. Ils ne savent pas non plus où ils passent la majeure partie de leur temps. Les parents trouvent Internet dangereux parce qu’ils ne peuvent pas comprendre ce qu’il s’y passe et le contrôler. Le sentiment de perte de contrôle est transformé en crainte que l’enfant soit contrôlé par des « autres » qui soient dangereux et avec lesquels leur enfant communique sur Internet. En deuxième lieu, l’idée de « contrôle mental » remplit une fonction importante : elle aide à expliquer de manière simple des phénomènes complexes. Le nombre de suicides d’adolescents en Russie est en effet assez élevé. Mais il est plus facile pour les parents, les enseignants, les fonctionnaires de dire « nos enfants sont soumis au lavage de cerveau dans des groupes de la mort » que de comprendre les processus psychologiques complexes et de chercher de vraies causes sociales qui poussent les adolescents au suicide.

Nous remercions particulièrement Anna Kirziuk pour son important travail de traduction des questions et réponses (français-russe & russe-français) ; ainsi que Véronique Campion-Vincent qui nous a permis de découvrir le travail d’Anna Kirziuk & Alexandra Arkhipova !

Image à la Une : portraits d’Anna Kirziuk et Alexandra Arkhipova.

3 réponses sur « Des légendes urbaines en URSS – Interview avec Anna Kirziuk et Alexandra Arkhipova »

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