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Rumeurs & Légendes urbaines

Qu’est ce qu’une légende urbaine ?

Récits aux origines douteuses, transmis de bouche à oreille ou sur les réseaux sociaux, les légendes urbaines sont rarement des légendes roses. Kidnappings d’enfants, explosions de téléphones portables, repas de chair humaine…, elles mettent en scène nos peurs profondes face à un monde en mutation.

D’après une information régulièrement en circulation, des psychopathes s’amuseraient à cacher des seringues infectées par le VIH dans les fauteuils des cinémas. Cet exemple typique de légende urbaine tient pourtant difficilement l’épreuve des faits. Identifié dans un des mails qui relayait l’histoire au début des années 2000, L’Institut Pasteur a démenti être à l’origine du message. Aucun cas de contamination de ce type n’a par ailleurs été enregistré en France. Et pour cause : le virus du SIDA est très fragile en milieu extérieur et ne peut-être transmis que par du sang frais.

Rien n’arrête toutefois la rumeur qui réapparaît dans les conversations, sur Facebook ou Whatsapp. C’est une histoire qui fait sens dans le monde dans lequel nous vivons, celui des villes où nous nous sentons entourés d’anonymes, de personnes dont nous ne connaissons pas les intentions. Celui des crimes rapportés par les magazines judiciaires, les chaînes et journaux d’information.

Qu’est-ce qu’une légende urbaine ?

Cet imaginaire, ancré dans la modernité, est une des caractéristiques de la légende urbaine. Dans Rumeurs et légendes urbaines (PUF, 2013), Jean-Bruno Renard en propose une définition complète dont nous reprenons ici les grandes lignes :

Légende urbaine vs Légende traditionnelle

Bien qu’elle soit aujourd’hui encore racontée par les Strasbourgeois, l’histoire du cheval du diable autour de la cathédrale appartient aux légendes traditionnelles. On voit effectivement apparaître dans cette histoire une figure – le diable – et des éléments surnaturels qui appartiennent à ce que le sociologue et spécialiste des légendes urbaines décrit comme la civilisation traditionnelle. Elle est, enfin, située dans un passé lointain. La légende urbaine est au contraire une légende contemporaine : elle est racontée comme une anecdote arrivée récemment, à l’ami d’un ami.

La statuaire de la cathédrale est très riche et génère des légendes que les Strasbourgeois aiment encore raconter aux touristes et nouveaux habitants, comme l’histoire du pilier des anges par exemple (photo : hminnx, Cathédrale de Strasbourg sur FlickR).

La réunion de ces deux éléments – une légende située à la fois dans un passé récent et ancrée dans la civilisation moderne, caractérisée par « le multiculturalisme, l’économie industrielle, le milieu urbain, la dominance du paradigme technico-scientifique » – explique peut être la jeunesse de l’expression légende urbaine. Ce n’est effectivement que dans les années 80 qu’elle se popularisera, sous la plume du folkloriste américain Jan Harold Brunvand. Des légendes contemporaines existaient toutefois au Moyen-Âge, note Jean-Bruno Renard. Et des récits datés du XIXe siècle peuvent rétrospectivement être rapprochés des légendes urbaines telles qu’on les connaît aujourd’hui, comme les piqueurs de fesses qui auraient sévit à Paris en 1819.

piqueur de fesses Article du Moniteur Universel
La rumeur des piqueurs de fesses évoquée dans Le Moniteur Universel du 4 décembre 1819 (source : Gallica).

Enfin, Jean-Bruno Renard précise que certaines légendes urbaines – telles que les histoires de dames blanches – contiennent des éléments de légendes traditionnelles qui se sont transformés ou intégrés dans des récits contemporains. La Llorona continue par exemple d’apparaître dans les légendes d’auto-stoppeuses fantômes.

La malédiction de la Dame Blanche (The Curse of La Llorona) film américain de Michael Chaves (2019) s’inspire du personnage mexicain de La Llorona. Jean-Bruno Renard est revenu pour Spokus sur ce récit, entre légende traditionnelle et urbaine.

Vrai, faux, vraisemblable

Circulant oralement, via Facebook, Whatsapp ou reprise par erreur par les médias, la légende urbaine est une histoire courte, au contenu surprenant ou mystérieux. Elle se rapproche de l’anecdote ou du fait-divers. Elle est racontée comme vraie mais mêle, en réalité, des éléments vrais, faux ou vraisemblables. Elle peut naître à partir d’un fait réel (mais ce n’est pas toujours le cas).

Dans la légende des lentilles de l’ouvrier-soudeur (Campion-Vincent & Renard, 1992), un travailleur devient aveugle à cause du port de lentilles de contact ; ces dernières auraient fondu sous l’action du chalumeau et seraient restées collées à sa cornée. En 1967, un ouvrier qui portait des lentilles de contact a effectivement été blessé aux yeux par l’explosion d’un disjoncteur. Mais il a retrouvé la vue en quelques jours, malgré des lésions à la cornée. Entre le fait et la légende, des éléments de vrai ont donc été amplifiés ou réduits, sans doute car l’incident, survenu à Baltimore, a profondément marqué le milieu ouvrier de l’époque.

Mythes flottants

Située dans un passé récent au moment où elle est racontée, la légende urbaine fait souvent référence à des noms de lieux, de marques de voiture … etc que l’on connaît tous. Ces détails rendent crédible le récit et varient d’une version à l’autre, lorsque la légende apparaît dans des lieux ou à des époques différentes. La célèbre rumeur d’Orléans par exemple a circulé dans de nombreuses villes françaises. Dans sa version limougeaude, elle désigne – de manière très précise – un magasin de vêtements féminins situé à l’angle de la rue du Clocher et de l’avenue Jean-Jaurès.

Dans les cas récents de légendes de kidnappings en camionnette blanche, on se retrouve face à deux variantes principales. Tout le monde se souvient des incidents survenus en 2019 en région parisienne, lorsque les Roms furent visés par des attaques. Ils étaient accusés d’être à l’origine d’enlèvements d’enfants à bord d’utilitaires de couleur blanche, et d’être membres d’un réseau de trafic d’organes. En 2018, une vague similaire de rumeurs a touché cette fois plusieurs villes françaises en province, mais s’est cristallisée autour de la figure d’hommes pédophiles. Ce motif de l’enlèvement par des inconnus à bord d’un véhicule se retrouve, enfin, dans différentes cultures : Sénégal, URSS, États-Unis …, bien que les véhicules et les motivations des kidnappeurs diffèrent.

Black Volga 1970 1980
En URSS, ce sont les Black Volga qui étaient la cible des légendes urbaines d’enlèvements à bord de véhicules ; ici un modèle des années 70, 80. Voir notre interview avec Anna Kirzyuk & Alexandra Arkhipova.

L’existence de versions et variantes d’un même récit, dispersées dans le temps et l’espace, est typique des récits légendaires. Elle intrigue Jean-Noël Kapferer qui fait des légendes urbaines un type particulier de rumeurs qui apparaissent de manière régulière et imprévisible (Kapferer, 1987) :

« Une fois finie, la rumeur est devenue une quasi-légende, circulant lentement d’une ville à l’autre. […] Elle est un mythe flottant. Un jour, au fil des discussions, elle s’ancre dans le réel : c’est ici, c’est maintenant. Aussi explose-t-elle un jour à Nice, un autre à Montpellier, un troisième à Liège en Belgique. Qui est passé du récit sans lieu ni date à une version actualisée? Plus personne ne le sait. […] D’une façon générale, si l’on trouvait le fait qui un jour, en un autre lieu, put donner naissance à ces histoires exemplaires, ce qu’il reste de plus étonnant, c’est leur persistance. Même si toute histoire exemplaire, comme toute légende, n’est que l’écho déformé d’un lointain fait exact, il reste à élucider pourquoi la mémoire collective tient tant à cette histoire. Quelles vérités cachées porte-t-elle en son sein ? ».

La morale implicite des légendes urbaines

Avant l’existence en français du mot légende urbaine, Véronique Campion-Vincent proposait, dans un article publié en 1976, d’appeler ces récits histoires exemplaires en référence aux exempla du Moyen-Age. Présentées comme vraies, les exempla étaient des anecdotes utilisées par les prédicateurs pour leur portée morale, et pour servir d’exemple. Les spécialistes des légendes urbaines s’accordent à dire qu’elles sont des récits moraux, bien que leur morale ne soit dans la plupart des cas pas visible dans le récit. Elle est implicite, et se laisse deviner dans l’enchaînement des événements ou dans la justice immanente qui semble planer et frapper ceux dont les comportements s’écartent de la norme. Ainsi, les légendes d’enterrements de vie de jeunesse mettent presque toutes en scène les excès de la fête ou l’infidélité d’un des futurs mariés pour en montrer les conséquences funestes : un homme se retrouve ainsi étouffé entre les seins d’une strip-teaseuse, un autre amputé à la suite d’une farce commise sous l’emprise de l’alcool … etc.

« Méfiez-vous ! »

Pour Martine Roberge les légendes urbaines ont une fonction incitative à la prudence (Roberge, 2004). Elles illustrent ce qu’il faut ou ne faut pas faire. Elles nous mettent en garde contre les dangers qui pourraient se présenter au coin de la rue, dans les produits venant de l’étranger – tels que les yuccas qui contiendraient des mygales ou les fruits exotiques infectés au VIH – ou utilisés au quotidien. Ces caractéristiques font des légendes urbaines des récits conservateurs, et souvent xénophobes, qui nous incitent par exemple à nous méfier des inconnus plutôt qu’à leur accorder notre confiance. L’étranger est souvent vu comme dangereux ou contaminant. Des exceptions existent toutefois à la règle, comme les légendes urbaines anti-racistes, pied de nez aux stéréotypes associés aux personnages habituellement stigmatisés dans les légendes urbaines (étrangers, marginaux … etc).

Une légende urbaine antiraciste a inspiré le court-métrage « Le Voyageur noir » de Pepe Danquart (2003), récompensé d’un Oscar.

Les leçons de vie des glurges

Enfin, une autre catégorie de légendes urbaines circulant sur Internet, baptisée glurge, se distingue à la fois par sa dimension positive et par sa morale, généralement explicitée en fin de récit sous forme de leçon de vie. Dans l’exemple de « La course aux handicapés » (Renard & Campion-Vincent, 2014) des athlètes courent le 100m aux « Olympiades des handicapés » organisés à Seattle en 1984 quand l’un d’eux fait une chute soudaine. Tous ralentissent et l’aident à terminer la course. La légende, vraisemblablement datée du début des années 2000, se conclut sur la morale suivante :

« Les personnes qui l’ont vu en parlent encore. Pourquoi ? Parce qu’au fond de nous, nous savons tous que la chose la plus importante dans la vie est bien plus que de gagner pour soi.

La chose la plus importante dans cette vie, c’est d’aider les autres à gagner. Même si cela implique ralentir et modifier notre course. Alors, aujourd’hui, qui pourrais-tu aider à gagner ? »

Les légendes urbaines reflètent nos peurs

Les légendes urbaines sont, nous l’aurons compris, en grande majorité des légendes noires, aux contenus négatifs. Elles mettent en scène des peurs que l’on peut relier aux conditions de la vie urbaine et moderne : anonymat des grandes villes et cohabitation de communautés différentes, délégation de tâches, comme la garde des enfants, à des personnes ou services extérieurs au cercle de la famille et des proches, émergence des multinationales, accélération technologique … etc. Comme le remarquent Anna Kirziuk et Alexandra Arkhipova, deux chercheuses russes qui s’intéressent aux légendes urbaines soviétiques :

« Un citadin croise chaque jour une foule d’inconnus. Du métro à la cour de récréation, il est obligé de partager l’espace public avec d’autres anonymes, et d’acheter des biens et services à des étrangers ». Cette vie sociale urbaine repose sur un certain degré de confiance, pour ne pas dire de confiance aveugle.

Une des caractéristiques de l’alimentation moderne est, par exemple, la quasi absence de liens directs entre le consommateur et le producteur, conjointe au phénomène d’urbanisation. Par ailleurs, la révolution agricole, l’amélioration des procédés de conservation et de transformation des produits permet aujourd’hui de les vendre à l’échelle nationale et internationale. Enfin, la confection des repas, autrefois dévolue aux familles, est partiellement prise en charge par des inconnus, qu’il s’agisse des plats de la cantine ou des salades et sandwiches vendus au supermarché. Cette absence de lien personnel, la méconnaissance des processus de production des aliments transformés, et certains scandales comme celui de la viande de cheval, génèrent des craintes qui se retrouvent dans les légendes urbaines « alimentaires ». Coca-Cola et McDonald’s sont régulièrement la cible de ces légendes. Dans les années 90, on racontait par exemple en Allemagne qu’un homme, tombé dans une cuve servant à la fabrication de la célèbre boisson, se serait dissout. Lorsqu’on aurait retrouvé son squelette, toutes les bouteilles de Coca fabriquées à partir du contenu de la cuve auraient déjà été distribuées (Campion-Vincent & Renard, 1994).

Dans Tintin en Amérique (1932), Hergé embarque Tintin dans la visite d’une usine automatisée de fabrication de corned-beef. Le reporter tombe dans la cuve servant à la fabrication, mais est sauvé par une grève. Les ouvriers en colère évoquent la baisse du prix des chats et rats servant à la fabrication du pâté de lièvre. Cet exemple relevé par Jean-Bruno Renard (1992) montre (avec beaucoup d’humour !) la reprise de motifs propres aux légendes urbaines alimentaires dans une fiction comme Tintin. (Source de l’image : Wikipédia, photo de Ferran Cornellà et fresque de Oreopoulos G. et Vandegeerde D.)

Fait amusant, cette légende s’appuie sur une croyance très répandue : on prête effectivement à la boisson la capacité de dissoudre la viande ! Beaucoup de ces légendes « alimentaires » sont construites sur un même schéma : un élément peu ragoûtant (un os de rat, un doigt humain, … etc) est retrouvé / entre dans la composition d’un plat ou d’un aliment transformé.

Des récits anodins ?

Les légendes de kidnappings en camionnette blanche sont des exemples de récits ayant déclenché de véritables phénomènes de lynchage. Ces légendes urbaines attirent également notre attention sur le danger de l’enlèvement par des inconnus, qui bénéficie d’une forte couverture médiatique par l’intermédiaire de faits divers comme l’affaire Maëlys. Ces enlèvements, bien que dramatiques et très traumatisants pour la société sont pourtant, et heureusement, très rares. En 2016, 97% des disparitions d’enfants ou d’adolescents étaient liées à des fugues. Dans les 3% restants, la moitié environ étaient liées à un enlèvement par l’un des deux parents, et le reste est une inconnue. Jean-Bruno Renard et Véronique Campion-Vincent montrent que cette surreprésentation et surestimation du risque de l’enlèvement par un inconnu a conduit, aux États-Unis, à orienter les politiques liées à l’enfance vers la prévention de ce risque, de manière excessive et parfois inefficace, au détriment d’autres problématiques comme les inégalités scolaires et de santé, le mal-logement ou la sécurité au quotidien (Campion-Vincent & Renard, 2002). Les récits d’enlèvements sont, toutefois, plus « médiatisables », plus simple à appréhender que des phénomènes comme, par exemple, les violences intra-familiales ou le mal-logement, qui touchent pourtant un nombre bien plus élevé d’enfants, et bénéficient d’une couverture médiatique marginale. La violence des récits d’enlèvements est plus directe et palpable. Le coupable est tout désigné : un maniaque urbain, un individu fondamentalement mauvais et irrécupérable, extérieur au foyer familial. Ou une communauté comme celle des Roms. Au delà de la méfiance qu’ils inspirent, ces récits sont le reflet de notre tendance, sur ce sujet (mais aussi dans le domaine de l’alimentation ou des nouvelles technologies) à surévaluer certains risques qui, ici, se prêtent mieux à la mise en récit, et à en négliger d’autres.

Image à la Une : BrassaÏ. Brouillard sur Paris, Avenue de l’Observatoire, 1934.

Bibliographie

Véronique Campion-Vincent, Jean-Bruno Renard. Légendes urbaines : rumeurs d’aujourd’hui. Payot, 1992.

Véronique Campion-Vincent, Jean-Bruno Renard. De source sûre : nouvelles rumeurs d’aujourd’hui. Payot 2002.

Véronique Campion-Vincent, Jean-Bruno Renard. 100 % rumeurs : codes cachés, objets piégés, aliments contaminés…la vérité sur 50 légendes urbaines extravagantes. Payot, 2014.

Jean-Noël Kapferer. Rumeurs. Seuil, 1987.

Jean-Bruno Renard. Rumeurs et légendes urbaines. PUF, 2013.

Martine Roberge. L’art de faire peur : des récits légendaires aux films d’horreur. PU Laval, 2004.

Aurore Van de Winkel. Légendes urbaines de Belgique. Avant-Propos, 2017.

Véronique Camion-Vincent. « Les histoires exemplaires ». Contrepoint, décembre 1976.

Véronique Campion-Vincent. « Complots et avertissements : légendes urbaines dans la ville ». Revue française de sociologie, vol. 30 (1989), p. 91-105.

Véronique Campion-Vincent. « Quelques légendes contemporaines antiracistes ». Réseaux, n°74 (1995), p. 119-144.

Gary Alan Fine. « The Goliath Effect : Corporate Dominance and Mercantile Legends ». The Journal of American Folklore. Vol. 98, No. 387 (Jan. – Mar., 1985), p. 63-84.

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4 réponses sur « Qu’est ce qu’une légende urbaine ? »

[…] D’après une information régulièrement en circulation, des psychopathes s’amuseraient à cacher des seringues infectées par le VIH dans les fauteuils des cinémas. Pour qui prend le temps de le vérifier, cet exemple typique de légende urbaine tient pourtant difficilement l’épreuve des faits. L’Institut Pasteur, identifié dans un des mails qui relayait l’histoire au début des années 2000, a démenti être à l’origine du message. Aucun cas de contamination de ce type n’a été enregistré en France. Le virus du SIDA est quoiqu’il en soit très fragile en milieu extérieur, et ne peut-être transmis que par du sang frais. Rien n’arrête toutefois la rumeur, qui réapparaît régulièrement dans les conversations, sur Facebook ou Whatsapp. C’est une histoire qui fait sens dans le monde dans lequel nous vivons, celui des villes où nous nous sentons entourés d’anonymes, de personnes dont nous ne connaissons pas les intentions. Celui des crimes rapportés par les magazines judiciaires, les chaînes et journaux d’information. La suite sur Spokus. […]

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