Santé, science : repérer le faux dans les rouages de l’info

Aliments anti-cancer, danger des ondes, vaccin contre le VIH … L’info santé fournit chaque jour des nouvelles enthousiasmantes et des raisons de s’alarmer. Journaliste scientifique, Florian Gouthière est connu pour ses chroniques au Magazine de la Santé. Des laboratoires aux titres de presse, son ouvrage Santé, science, doit-on tout gober ?1 (Belin, 2018) nous aide à comprendre comment est produite l’information scientifique … Et nous apprends à repérer le faux de l’info, grâce à la « méthode S ». Un parcours jalonné d’anecdotes historiques, de notes d’humour, et de cas concrets.  Nous nous sommes entretenus avec ce passionné d’épistémologie.

Livre Santé science doit on tout gober Florian Gouthière

Florian Gouthière. Santé, science, doit-on tout gober ? Belin, 2017. 18 €, 432 pages, ISBN : 978-2-410-00930-9. [Commander ce livre chez notre libraire partenaire]

Votre livre adopte une approche originale pour explorer la question des fausses informations en circulation. La plupart des livres que j’ai lu sur le sujet sont, par exemple, consacrés à des exemples précis d’idées reçues ou de mythes, décortiqués et éventuellement analysés… Il y a aussi des ouvrages qui donnent des clés à leurs lecteurs pour repérer une fausse information. Le vôtre – qui donne aussi de telles clés ! – se lit comme une remontée de la chaîne de production de l’information scientifique, des laboratoires aux salles de rédaction, d’une publication ou d’une déclaration scientifique à sa réception par les lecteurs d’un média de vulgarisation. Comment s’est imposée cette approche ?

Florian Gouthière : Au départ, mon projet était simplement de recenser et proposer un certain nombre de points de vigilance susceptibles d’aiguiser l’odorat des lecteurs, pour permettre à ces derniers de détecter une information faisandée. Le plan que j’ai transmis à mon éditeur allait dans le sens d’un livre assez court… Mais je me suis rapidement rendu compte qu’énoncer simplement ces points n’avait pas grand sens. Pour prendre la mesure de leur importance, il était indispensable de comprendre comment l’information est produite, en particulier l’information scientifique. Entre le moment où une personne pense avoir fait une découverte et le moment où nous en recevons l’écho, de très nombreuses distorsions peuvent survenir, dont nous n’avons pas forcément conscience.

Par exemple, peu de personnes se demandent si le ou la journaliste a lu l’étude qu’il relaie dans son article (ou dans son sujet télé ou radiodiffusé). Cela semble évident pour eux que c’est bien le cas, puisqu’il ou elle en parle ! Pourtant, comme je l’explique dans le livre, il arrive fréquemment que des rédacteurs traitant d’informations à connotation scientifique s’appuient uniquement sur leurs connaissances personnelles et sur le contenu des communiqués de presse pour construire leurs sujets. Or, les services de presse des institutions produisent couramment des communiqués dont le contenu diffère sensiblement de celui de l’étude d’origine.

D’autres constats, qui peuvent apparaître triviaux à première lecture, sont tout aussi importants. Presque “par définition”, la presse d’actualité va fréquemment relayer des études fraîchement publiées dans des revues scientifiques. Or c’est la meilleure façon de populariser des concepts erronés, sachant qu’une part importante des travaux médiatisés (car sensationnels) échouent à être répliqués. Parler chaque jour de la dernière étude en date, c’est contribuer à créer une très mauvaise représentation de ce que sont la pratique et la démarche scientifique. Beaucoup de professionnels qui “parlent de sciences” n’ont pas conscience qu’il y a, justement, un temporalité des sciences qui est distincte du temps médiatique ; que la “dernière étude en date” n’a guère de sens prise isolément, et qu’elle ne doit pas être confondue avec une vision d’ensemble critique et “à jour” des connaissances sur un sujet donné. Les sciences renvoient à un processus à la fois collectif, correctif et cumulatif ; les recherches scientifiques aident à construire une pyramide de savoirs qui permet de prendre de la hauteur sur un sujet. Si tous ceux qui y sont montés déclarent ne rien voir à l’horizon, et qu’un individu, sans gravir les marches de cette pyramide, déclare savoir ce qu’il y a derrière cet horizon, c’est de lui qu’il faut se méfier…

Enfin, pour beaucoup de jeunes journalistes, ou de journalistes arrivés à l’information scientifique par des chemins détournés, les opinions de personnes en blouse blanche ont souvent valeur de vérité. Mais le port d’une blouse n’a rien à voir avec la validité de ce qui est énoncé ! C’est la résistance d’une affirmation aux différentes tentatives de mise en défaut qui, progressivement, en fait la valeur.

« Le doute est un moteur ; tout mettre en œuvre pour se donner tort, et échouer à se donner tort, c’est ainsi que l’on fait de grandes découvertes »

Vous êtes journaliste scientifique pour le site du Magazine de la Santé, et chroniqueur à l’émission, mais vous êtes également médiateur scientifique, et formateur en journalisme et en médiation… Comment vous êtes vous nourri de ces expériences ?

Florian Gouthière : J’ai commencé à contribuer en 2012 au site du Magazine de la Santé, au service des actualités. Ce travail était assez éloigné de ce que je faisais auparavant ; je m’intéressais plus à vulgariser des savoirs acquis (ou que je croyais acquis !) que des découvertes “sorties de l’oeuf”. Amené à interviewer beaucoup de médecins, je m’efforçais de préparer au mieux mes questions, en cherchant à connaître l’état des connaissances sur le sujet pour bien cerner les enjeux. Or, je tombais de temps à autres sur des interlocuteurs qui se référaient à des travaux très datés. Côté médiation scientifique, j’entendais parfois des médiateurs expérimentés relayer des informations que je savais réfutées, erronées, ou simplifier des faits au point de laisser le public avec des idées fausses. Encore une fois, parce que nous parlons de sciences, nous devons au public une certaine contextualisation des savoirs.

Ce livre s’est écrit autour à partir de ces différentes expériences, et de ce concept simple : prenez conscience de la manière dont les savoirs sont conçus. Nous devons nous assurer que ce que nous disons n’est pas simplement la répétition de ce que quelqu’un nous a dit. La personne qui a mis une information sur le marché s’est-elle assurée de sa validité ? Le doute est un moteur ; tout mettre en œuvre pour se donner tort, et échouer à se donner tort, c’est ainsi que l’on fait de grandes découvertes. Avoir un début d’intuition c’est super, mais ce n’est qu’une étape : c’est tout le processus de validation qui est important. C’est une aventure collective, et c’est – à mes yeux ! – l’une des choses les plus importantes à vulgariser.

« Sur le tabac, les gens estiment avoir trop fait confiance aux médias, qui ont laissé la parole à des marchands de doute »

Pour revenir à la confiance démesurée vis-à-vis des “personnes en blouse blanche”, je trouve qu’il y a un certain paradoxe dans le fait qu’une partie de l’opinion publique exprime une méfiance vis-à-vis des scientifiques, mais qu’elle ressent le besoin de faire appel à des “personnes en blouse blanche” pour accréditer certaines thèses controversées. Je pense au Pr. Belpomme, sur la question de la nocivité des ondes électromagnétiques …

Florian Gouthière : La méfiance d’une partie du public vis-à-vis des institutions n’est pas contradictoire avec le besoin, exprimé, de disposer de savoirs solides. Durant la deuxième moitié du XXe siècle, le public a appris à se méfier d’affirmations “trop rassurantes”… Sur le tabac, par exemple, les médias ont laissé la parole à des marchands de doute ; et bien des gens estiment avoir trop fait confiance à ces médias. Aussi, lorsqu’on leur tient un discours alarmiste, ils vont se dire : « Ah, enfin quelqu’un qui met en doute les paroles rassurantes ! ». Le problème est qu’ils présument que la personne qui tient ce discours a fait l’effort d’apporter des preuves que d’autres n’ont pas su chercher… Mais ce n’est pas toujours le cas, les preuves pouvant être insuffisantes ou inexistantes, ou la recherche peu prolixe dans le domaine.

Plus généralement, nous avons du mal à ne pas prêter attention à ceux qui nous clament l’existence de menaces. En apparence, on n’a rien à perdre à être précautionneux, quitte à ce que le danger soit éventuellement inexistant, plutôt que de choisir l’alternative de ne pas prendre une menace réelle suffisamment au sérieux. Mais céder à la peur de choses qui ne nous menacent pas réellement peut être plus coûteux qu’on ne l’imagine, psychologiquement, socialement, financièrement, voir en termes de santé…

Exemple de produits proposés sur le site d’un revendeur d’accessoires anti-ondes. Globalement inefficaces, ils alimentent pourtant un juteux marché.

Vous évoquez le cas de Dominique Belpomme, qui fait l’objet d’une procédure disciplinaire de la part du Conseil national de l’ordre des médecins. Il facture extrêmement cher des diagnostics sur la base de protocoles qui ne sont absolument pas vérifiés, à la recherche de marqueurs sanguins qu’il prétend caractéristiques d’un état d’hypersensibilité aux ondes électromagnétiques. Jusqu’à preuve du contraire, tout cela ne repose sur rien. La souffrance des personnes qui s’estiment électrosensibles est indéniable, et ne doit pas être minimisée ; cependant, en l’état actuel des connaissances scientifiques, tout semble indiquer que les symptômes qu’ils ressentent sont indépendants de la présence effective des ondes qu’on leur désigne comme la cause de leur mal.2 On est en droit de se demander si l’argent dépensé en diagnostics improbables et en divers dispositifs de protection ne pourrait pas mieux être utilisé, et si les personnes concernées ne pourraient pas être mieux soulagées ailleurs.

« L’inédit est vu comme le résultat de chercheurs qui cherchent mieux que les autres, et plus loin. Sauf que l’inédit n’est pas toujours vrai ! »

Dans votre livre, vous faites également peser une part de responsabilité à certains médias qui manquent de prudence en relayant des résultats qui, à tout le moins, mériteraient d’être vérifiés avant de sonner l’alarme.

Florian Gouthière : Tout à fait. La parole ou les productions scientifiques qui apportent de l’inédit sont fortement mises en avant dans les médias. L’inédit est vu comme le résultat de chercheurs qui cherchent mieux que les autres, et plus loin. Sauf que l’inédit n’est pas toujours vrai ! Il peut être le résultat d’une erreur de manipulation. Le seul moyen de vérifier cela est de reproduire l’expérience qui a mené au résultat. Ce temps de la vérification est malheureusement court-circuité par le temps médiatique. Cela génère de faux espoirs : on nous annonce une découverte, puis on n’en parle plus.

La proportion des études relayées dans les médias dont les résultats finissent par être invalidés est énorme. Des travaux français publiés en 2017 suggèrent que plus de la moitié des articles de presse sont concernés3. Si l’on avait pris le temps de ne parler que des méta-analyses, ce serait sans doute le contraire… Cela crée l’image d’une science versatile, et d’une pratique scientifique qui ne produit que des contenus sensationnels.

Il faut dire quelques mots sur l’origine de ces données scientifiques décevantes – décevantes pour le public, mais également pour les chercheurs qui les génèrent. Dans les faits, la fraude est loin d’être en tête des causes identifiées. La cause est, souvent, bien plus triviale que cela : presque personne ne parle des études qui n’apportent rien de nouveau. Si un chercheur obtient des résultats positifs, sans connaître les résultats d’autres études, il n’aura pas conscience que ses observations peuvent être dus à une anomalie statistique. Pour reprendre votre exemple : si on teste par exemple la capacité d’une personne à détecter des champs électromagnétiques, et que cette personne n’a aucune sensibilité aux ondes, en reproduisant 20 fois l’expérience ou en l’effectuant sur 20 personnes différentes, on produira forcément des faux-positifs4. Les résultats négatifs, les vrais négatifs, ne sont pas « sexy » pour un chercheur. Il se dira : « J’ai perdu mon temps à mener ces expériences, je ne vais pas de surcroît perdre mon temps à en rédiger le comptes rendus… ».

Vous dites justement dans votre livre que cette tendance à ne pas publier les résultats négatifs serait en hausse ?

Florian Gouthière : Oui, il semblerait que cette tendance soit à la hausse5. Les causes sont certainement multiples, et ne sont pas forcément encore toutes identifiées. La pression à publier et à produire des papiers qui seront cités s’est intensifiée. Publier des articles qui vont dans le sens de ce qui a été vu ailleurs, qui confirment des études antérieures c’est une chose, mais ce ne sont pas ces travaux qui seront beaucoup cités. Si les résultats, en revanche, divergent de ceux publiés jusqu’alors, la publication aura plus de chances d’être citée par la communauté des chercheurs, pour être commentée ou critiquée. Ces résultats peuvent diverger pour de bonnes (mais rares) raisons : l’utilisation d’une méthode plus fine, d’un nombre plus élevé de personnes ou l’observation de choses que l’on ne voyait pas avant. Mais aussi pour de mauvaises et fréquentes raisons, dont nous parlions plus tôt : à savoir des erreurs de manipulation. Quoi qu’il en soit, l’étude alimente le débat scientifique, et la citation d’un article, fut-il bâclé, est facilement valorisable à son auteur et à son université d’origine6.

Ce que vous dites me fait penser à ces entreprises de la Silicon Valley qui font des annonces extraordinaires – comme la perspective de voyages dans l’espace, ou d’humanité augmentée. Même si elles n’atteignent pas l’objectif technologique qu’elles se fixent, le simple fait d’entendre parler d’elles pour des choses aussi extraordinaires que des voyages spatiaux a un impact positif sur leur image.

Florian Gouthière : Oui, toute entreprise a intérêt à faire des annonces optimistes pour son image auprès du grand public. De telles annonces peuvent aussi faire monter leur cours en bourse. Il y a une vraie spéculation sur les annonces faites à l’occasion des congrès. Mais il s’agit de communication, pas d’information : il faut savoir faire la différence. L’information, ce n’est pas l’annonce en elle-même, mais le fait que l’entreprise fasse cette annonce. Le journaliste scientifique doit se dire : « Excellent, il y a eu une annonce, mais après ? ». Ces annonces ne sont pas forcément suivies par la publication de résultats. Et lorsqu’il y a publication, les données peuvent a posteriori se révéler frauduleuses7.

L’annonce n’est qu’un temps dans le travail d’une équipe de chercheurs : avant d’être publié, un article sera relu attentivement par d’autres experts du domaine. Ils jugeront de la qualité des méthodes, de la vraisemblance du résultat. Une fois publié dans une revue, le détail des méthodes permettra à d’autres chercheurs de vérifier les données, de reproduire les expériences. Quand une découverte est réellement étayée, on peut se permettre d’être enthousiaste ! Mais le métier de journaliste scientifique, en tout cas concernant « l’actualité scientifique », devrait être celui d’un rabat-joie… Lorsque début 2014, une chercheuse japonaise a fait état d’une méthode pour fabriquer des cellules souches aux résultats impressionnants dans Nature, nous avons été transportés d’enthousiasme à la rédaction. Je me suis vu être enthousiaste, et me suis dit : « Attention ! ». Dans mon article, j’ai écrit : « Si c’est vrai, elle aura le prix Nobel, mais si et seulement si c’est vrai ». Et très vite, j’ai appris que c’était faux…

« Les journalistes peuvent eux-mêmes avoir des idées préconçues, qu’il leur faudrait pourtant déconstruire pour informer correctement leurs lecteurs ! »

En parlant d’émotion véhiculée par la réception d’informations : il y a des sujets comme les OGM ou le nucléaire pour lesquels j’ai toujours eu, sans m’en rendre forcément compte, un a priori, une vague intuition négative. Je serais pourtant incapable de dire ce qu’est un OGM ou comment fonctionne l’énergie nucléaire… Comment peut-on avoir des opinions aussi tranchées et irrationnelles ?

Florian Gouthière : Il faut souligner une première chose : ces opinions, nous les avons tous ! Y compris sur des sujets qui ne nous intéressent pas fondamentalement : on prête une oreille distraite au bruit ambiant, on baigne dans un ensemble de représentations plus ou moins justes. A la machine à café, on échange surtout des bribes d’informations intéressantes et sensationnelles, taillées à l’emporte-pièce. Pour poursuivre avec votre exemple : si vous entendez que des personnes souffrent à proximité d’une antenne relais de téléphonie, et que cette information vous est répétée par une deuxième puis une troisième personne, vous ne creusez pas la chose. Sans trop y prendre garde, nous nous faisons un début d’opinion sur la question, sur ces bases très incertaines. On croit sur parole nos interlocuteurs, on laisse notre cerveau tirer des conclusions hâtives (ici, en considérant que la réalité de la souffrance suffit à valider le lien allégué avec les ondes).

Nos « a priori » sur divers sujets peuvent trouver leur origine ailleurs. Par exemple, nous poser une question sur un sujet pour lequel on n’a pas d’opinion nous oblige à nous positionner, et finit par cristalliser cette opinion. Dans tous les cas, si l’on est ultérieurement exposé à des options divergentes, elles vont être intellectuellement plus coûteuses à assimiler… Notons au passage que les journalistes peuvent eux-mêmes avoir des idées préconçues, qu’il leur faudrait pourtant déconstruire pour informer correctement leurs lecteurs ! Par exemple, on voit souvent colporté dans la presse l’idée selon laquelle « agriculture bio » soit synonyme de « zéro pesticide », alors que de nombreux pesticides sont autorisés et utilisés dans le bio…

Des idées « reçues », c’est-à-dire que l’on n’a pas vérifiées, peuvent bien entendu se révéler vraies, et c’est à vrai dire bien souvent le cas. Éviter de mettre les doigts dans une prise, de jouer avec le feu, c’est plutôt du bon sens ! Mais éviter de boire du jus d’orange avant de dormir par peur d’un effet sur le sommeil, par exemple, ça ne sert à rien… Nos opinions provisoires devraient en réalités être étiquetées « truc à vérifier » ! Et il faudrait étalonner notre exigence de preuves au caractère surprenant d’une affirmation. Nous sommes dans un rapport à la vraisemblance, sur la base de nos connaissances. Au XVIe siècle, des habitants de pays chauds se voyant conter que sous nos latitudes, en hiver, l’eau devenait un solide sur lequel on pouvait marcher, restaient incrédules. Confronté à un tel récit, leur « détecteur de foutaises » s’allumait, et il n’y a absolument rien d’irrationnel à cela8.

Pour revenir à vos interrogations sur les a priori partagés sur des sujets à connotation scientifique « dont on entend parler », il ne faut pas oublier que tout ne se résume pas à des aspects purement scientifiques (mettons : l’évaluation des risques qu’une technologie fait peser sur une population donnée). Autour de nous, nous entendons également débattre de leurs aspects philosophiques, politiques, économiques ; des aspects par ailleurs tout aussi légitimes. Notre sentiment à l’égard de ces sujets, nos « a priori », auront été nourris de tout cela.

Il y a beaucoup de personnages médiatiques qui adoptent aujourd’hui la « posture de Galilée », celle du scientifique marginalisé et incompris …

Florian Gouthière : Oui, c’est une carte très commode à jouer, puisqu’au cours de l’histoire, certains individus qui défendaient des positions allant contre les préjugés de leurs temps se sont révélées avoir raison à terme. Mais l’inverse n’est pas vrai : si je dis que la Terre est en forme de pyramide, je serais isolé, mais je n’aurais pas raison pour autant.

Dr Ignace Semmelweis. Gravure sur cuivre de Jeno Doby, 1860.

Beaucoup de Galilée auto-proclamés aiment à prétendre que les scientifiques renâclent à se remettre en question, quand bien même des preuves seraient apportées. Ils citent des exemples de résistance au changement scientifique qui sont en réalité datés, comme celui d’Ignace Semmelweis (1818-1865). Ce médecin-obstétricien avait remarqué que le risque de décès post-accouchements avait diminué avec le recours au lavage des mains du personnel médical. Mais à son époque, les moyens de diffuser ses observations étaient beaucoup plus limités qu’aujourd’hui, et il n’y avait pas de consensus fort sur les méthodes scientifiques à employer. Aujourd’hui, le changement se produirait beaucoup plus vite : c’est une découverte que l’on pourrait vérifier avec un protocole simple à mettre en place. Depuis la fin du XIXe siècle bien des observations surprenantes – de la radioactivité à l’existence de bactéries survivant dans des milieux aussi acides que l’estomac humain – ont été admises pour vraies dès lors que leurs promoteurs ont su apporter des preuves à la hauteur de ce caractère surprenant.

Nos pseudo-« Galilée » modernes, eux, ne jouent pas le jeu de la démarche scientifique. Leurs argumentaires sont truffées d’affirmations qu’ils n’étayent pas suffisamment, et ils s’étonnent (ou feignent de s’étonner) de ne pas emporter l’adhésion… Ce n’est pas parce qu’ils affirment qu’ils auront des preuves plus tard qu’ils ont raison ! Le grand public doit, par ailleurs, comprendre que l’on ne peut pas donner des financements de recherche à chaque personne qui pense avoir trouvé quelque-chose d’étonnant ou qui expose au monde son intuition. Il y a certes des champs pour lesquels on se montre précautionneux aujourd’hui et qui seront prometteurs par la suite. Mais comme on ne peut pas le deviner, on doit se baser sur des critères : le caractère « révolutionnaire » d’une potentielle découverte, ou la cohérence vis-à-vis de ce que l’on a réussi à confirmer jusqu’à présent.

Notez que du côté du grand public, quelque chose va beaucoup jouer en faveur des personnages qui adoptent cette posture : l’idée très simpliste que l’on se fait du métier de chercheur, et du monde de la recherche, notamment nourrie par une certaine narration qu’en font les médias. Dans le monde réel, sur cent laboratoires cherchant l’agent pathogène à l’origine d’une maladie, l’un d’entre-eux testera la bonne souche, fera valider sa découverte, et c’est de ce dernier que l’on parlera. Rien d’étonnant à ce que l’on se dise : « c’est facile la science, on teste et on trouve ! ». La logique du prix Nobel, qui récompense l’instigateur de la découverte finale et pas tout ceux qui s’y sont cassé les dents, qui ont testé les centaines d’autres souches, participe de cette fausse image de la science auprès du grand public… Il me semble que ça joue dans la confiance que l’on peut avoir dans la figure du découvreur isolé, dont le travail se construit indépendamment de celui des autres chercheurs.

« Le complotisme cherche à se donner raison et la science à se donner tort ! »

J’ai l’impression que, dans la pensée qui s’est développée sur le complotisme ces dernières années, les théories du complot mettant en scène les autorités médicales sont moins intégrées. Pourtant, il y a dans l’opinion publique un discours sans nuances sur une collusion entre les médias, les pouvoirs publics, la communauté scientifique et l’industrie pharmaceutique, sur la question des vaccins par exemple …

Florian Gouthière : Cette défiance à l’égard des institutions est à plusieurs niveaux, et il n’est pas judicieux de tout réunir sous la même étiquette de complotisme. Certaines personnes vont se représenter les médias comme une seule et unique entité, avec une seule méthode de travail. D’autres vont penser que les informations pertinentes sont inaccessibles à l’enquête journalistique. Ça ne me choque pas que les gens questionnent l’efficacité et l’intégrité des structures qui rendent possible le processus démocratique.

Sur la question des vaccins, il y a une variété de positionnement et d’opinions qu’il ne faudrait pas caricaturer comme une séparation entre deux clans, les « pro-vax » et les « anti-vax ». Par exemple, il y a beaucoup de gens qui pensent que, globalement, la vaccination est efficace, mais qui ont entendu une petite musique selon laquelle certains adjuvants seraient dangereux. La parole des chercheurs qui interrogent l’innocuité des adjuvants vaccinaux est relayée avec une gourmandise coupable par certains journalistes, sans aucune mise en perspective par rapport à l’état actuel de la recherche. Ils sont simplement séduits par cette rhétorique, et se disent : « Tiens, voilà peut-être un vrai problème sanitaire, porté par des personnes qui semblent tenir un discours par ailleurs modéré sur les questions de vaccinations. Ils trouvent des choses et aimeraient avoir des sous pour creuser la question, nous devons faire entre leur voix ! ». Sauf que le débat n’est pas  « est ce que ces personnes ont assez de sous ? », mais plutôt : quelle est la qualité des arguments déjà avancés, avant d’aller plus loin ? Est-ce que leurs premiers résultats sont réplicables ? Une partie importante du public (et des journalistes) n’a pas l’habitude de poser ces questions, pourtant au cœur de tout débat sur la validité d’une affirmation scientifique…

Mais débattre de l’efficacité d’un vaccin donné, du rapport bénéfice/risque, du coût d’une stratégie vaccinale par rapport à d’autres stratégies de santé publique, n’a rien d’illégitime. Ce sont des questions qui relèvent du débat scientifique, politique et citoyen9.

Bien sûr, il existe des positions qui sont tout sauf nuancées. Certaines personnes ont réussi à se persuader que la vaccination est dangereuse, que son efficacité serait une illusion, que les succès qui lui sont attribués sont attribuables à d’autres facteurs. Là, on est effectivement dans le complotisme, avec une narration en totale contradiction avec les preuves scientifiques accumulées depuis plus d’un siècle.

Peut-on engager le dialogue sur ces questions avec des personnes qui adoptent ces positions radicalement complotistes ?

Florian Gouthière : Personnellement, je pose souvent cette question : « Quelles sont les preuves, ou quelles séries d’expériences, te feraient changer d’avis ? » On aura deux types de réponses. Certains diront : « Aucune, je sais que c’est vrai ». Ici, l’interlocuteur ne cherche pas à savoir, la discussion est impossible. D’autres répondront : « Telles études, mais il faudrait qu’elles soient bien menées et de façon indépendante…etc ». Or, les travaux que les gens décrivent ont souvent déjà été menés. Si c’est le cas, un dialogue constructif peut parfois débuter, même s’il ne va pas nécessairement très loin. Il faut garder à l’esprit que si l’interlocuteur a investi des heures de lectures, de visionnage, de discussions sur le sujet, ou est intégrée à une communauté politique ou religieuse, ce type d’échanges crée une dissonance et un inconfort cognitifs importants, que le cerveau s’empressera de résoudre avec des pirouettes. Mais les arguments rationnels peuvent, avec le temps, faire leur chemin.

Selon vous, pourquoi les thèses complotistes « prennent »-elles ?

Assez paradoxalement, ces discours sont hyper rassurants pour les personnes qui les propagent : « D’importantes puissances se sont liguées pour nous nuire, ou dissimuler les conséquences néfastes de leurs actions ! » C’est une narration confortable, parce qu’elle nous convainc que nous ne sommes pas responsable de nos malheurs, et qu’agir serait une perte de temps, l’ennemi étant trop puissant pour que quiconque le fasse choir. De tels discours donnent par ailleurs l’illusion de détenir un savoir que les autres n’ont pas.

Mais je pense que le complotisme, en particulier sur les sujets dont nous avons discuté, se nourrit d’une méconnaissance de la façon dont les savoir sont produits, sur les efforts mis en œuvre par les chercheurs pour s’assurer qu’ils ne se laissent pas berner par leur enthousiasme (ou berner par d’autres chercheurs !). La science et le complotisme sont, en somme, deux univers qui n’ont pas de prise l’un sur l’autre : le complotisme cherche à se donner raison et la science à se donner tort.

Notes

  1. Florian Gouthière. Santé, science, doit-on tout gober ? Belin, 2017. 18 €, 432 pages, ISBN : 978-2-410-00930-9.
  2. Il existe des protocoles expérimentaux pour identifier une éventuelle sensibilité aux ondes des réseaux de télécommunication, aux intensités rencontrées en zone urbaine, qui sont moins alambiqués que ceux de Dominique Belpomme. Jusqu’à présent, chez les personnes testées, on n’identifie aucune corrélation entre leur ressenti et les ondes. Voir par exemple : « Électrosensibilité » : les antennes rendent-elles malades ? sur le site Allodocteurs.fr (septembre 2015). Sur ce sujet, l’Anses a remis courant mars 2018 un rapport intitulé “Hypersensibilité aux ondes électromagnétiques : amplifier l’effort de recherche et adapter la prise en charge des personnes concernées
  3. Voir chapitre 8 de « Santé, science, doit-on tout gober ».
  4. Voir Des découvertes impossibles à reproduire ? sur curiologie.fr.
  5. Voir chapitre 8 de « Santé, science, doit-on tout gober ».
  6. Florian Gouthière nous précise que « l’un des modes d’évaluation de la notoriété d’un chercheur, qu’il ne faudrait jamais considérer isolément, est celle du taux de citation de ses articles ».
  7. Plusieurs exemples sont donnés au chapitre 5 de « Santé, science, doit-on tout gober ».
  8. John Locke l’évoque dans l’Essai sur l’entendement humain en relatant un échange entre le roi de Siam et un ambassadeur hollandais. David Hume replace le récit en Inde dans son Enquête sur l’entendement humain, en accréditant l’idée que cette défiance est, en soi, rationnelle. Comme le souligne cet auteur, « il fallait naturellement de très forts témoignages pour gagner [un] assentiment à des faits qui provenaient d’un état de la nature dont [on n’avait] pas connaissance ».
  9. Cette question s’est par exemple posée pour l’allocation des fonds dans la lutte contre les cancers consécutifs aux lésions induites par le papillomavirus.

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