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Notes de lecture Rumeurs & Légendes urbaines

Piqûres en soirée : retour sur une panique morale

Au cours d’événements festifs, des milliers d’individus auraient été victimes de piqûres. « Le scénario est toujours le même » écrit Le Monde : « des personnes qui affirment avoir remarqué des traces de piqûre sur leur jambe, leur bras ou leur cou lors d’un concert, un festival, une soirée dans un bar ou dans une discothèque. Puis des étourdissements, des nausées, des malaises pour certaines ; rien pour d’autres, mais toujours beaucoup d’inquiétude. » Cette bulle, alimentée par les médias et réseaux sociaux, semble avoir totalement éclaté aujourd’hui. La dernière publication de l’ethnologue et spécialiste des légendes urbaines Véronique Campion-Vincent permet de mieux comprendre son développement et la réalité sociale qu’elle reflète.

1. « Piqûres sauvages » : du Royaume-Uni à la France

La panique a débuté outre-Manche, explique Véronique Campion-Vincent : « Après le confinement imposé à partir de mars 2020 au Royaume-Uni à cause de la pandémie du Covid-19, les boîtes de nuit ont réouvert au cours de l’été 2021. Des plaintes sont rapidement apparues dans les médias et ont été signalées à la police. »

Elles sont relayées par certains syndicats étudiants et personnalités féministes. Elles entraînent des pétitions et des manifestations dans plus de 40 villes universitaires, ainsi que des appels au boycott des boîtes de nuit. Comme en France, ce phénomène s’ancre dans un mouvement général de contestation des violences sexuelles et sexistes, dans la rue et dans le milieu de la nuit.

« Les autorités ont réagi au début décembre 2021 en créant une Commission d’enquête parlementaire, la Commission Spiking », raconte Véronique Campion-Vincent. Cette commission publie un rapport en avril 2022, qui contient « de nombreuses recommandations aux autorités qui devaient se montrer plus vigilantes, mais [insiste] également sur le caractère insaisissable du problème ». Aucun coupable n’est arrêté, et les données manquent effectivement pour estimer l’ampleur du phénomène. Le gouvernement enterre les mesures proposées par la commission. Le sujet disparaît alors des médias.

En France

« En France, les boîtes de nuit, brièvement rouvertes à l’été 2021, avaient été fermées début décembre puis rouvertes le 7 février 2022. » rappelle Véronique Campion-Vincent. Des centaines de plaintes sont déposées, dans toute la France, au cours de l’année 2022. La sphère politique s’empare moins du sujet qu’au Royaume-Uni, au contraire des autorités judiciaires et sanitaires.

Quelques articles publiés en 2023 indiquent toutefois que toutes les enquêtes sont au point mort. Aucune analyse toxicologique n’a aboutit à un résultat positif. Le sujet a, par ailleurs, quasiment disparu des médias, des réseaux sociaux et des recherche Google, si on en croit les données Google Trends :

Un phénomène insaisissable

Déjà en 2021, des doutes apparaissent quant à l’ampleur réelle du phénomène. Ce que rapporte Véronique Campion-Vincent, citant des sources de fact-checking :

Les experts semblent s’accorder sur le fait que s’il est plausible que le dopage par injection puisse être perpétré par un individu isolé ou par un très petit groupe d’individus, il est fort peu probable qu’il puisse être facilement reproduit à plus grande échelle. M. Slaughter [toxicologue médico-légal senior chez Analytical Services International, qui fournit des services toxicologiques] a déclaré : « Si quelqu’un est piqué avec une seringue, son réflexe sera évidemment de s’éloigner le plus rapidement possible. La possibilité que quelqu’un puisse injecter suffisamment de stupéfiant avec cette seringue pour obtenir un effet physique est, à mon avis, assez faible. Je ne dis pas que c’est absolument impossible, je dis juste que c’est peu probable selon moi. » (Turnidge 2021)


Turnidge, S. [2021, October 29]. What do we know so far about reports of “spiking” with needles? Full Fact. https://fullfact.org/crime/spiking-by-needle-injection/. (cité par Véronique Campion-Vincent)

Par ailleurs, un agresseur peut facilement intoxiquer sa victime en empoisonnant son verre ou sa nourriture. L’utilisation d’un procédé aussi inefficace et voyant qu’une seringue semble très improbable.

2. Piqûres en soirée : un panique morale ?

Pour l’anthropologue, on est face à une panique morale. Il y a, effectivement, une disproportion totale entre la menace réelle représentée par les piqûres, et l’inquiétude qu’elles suscitent, notamment dans les médias. On assiste, également, à une explosion soudaine, inhabituelle, de peur et d’excitation dans l’opinion publique, qui suit une dynamique d’escalade avant de s’apaiser tout aussi soudainement. Cette dynamique est propre aux flaps, concept forgé par Michael Goss. Elle se retrouve, par exemple, dans la panique autour des clowns malveillants, survenue à l’automne 2014. On peut la comparer aussi aux phénomènes de rumeurs.

« Balance ton bar »

La panique autour des piqûres en soirée survient dans un contexte de libération de la parole autour des violences sexuelles et sexistes que subissent les femmes dans la rue et dans le monde de la nuit. En France, elle succède au mouvement « Balance ton bar ». Quelques années après « Balance ton porc », ce hashtag invite les femmes à témoigner publiquement des agressions sexuelles qu’elles ont subies dans les bars et autres établissements nocturnes, avec ou sans drogues. En 2023, la presse se fait l’écho d’une insécurité toujours présente pour les femmes et personnes LGBT+, comme dans cet article de Rue89 Strasbourg. Ce contexte rend, malheureusement, plausibles les récits de piqûres sauvages, et explique sans doute qu’ils aient été relayés en toute bonne foi par certains milieux militants.

La drogue du violeur

Comme le souligne Véronique Campion-Vincent, ils sont aussi une variante plus agressive et extrême des cas d’ingestion, à l’insu des victimes, de GHB ou d’autres substances diluées dans un verre d’alcool à des fins criminelles.

L’enquête de l’ANSM « Soumission chimique » identifie, ainsi, 82 cas dans l’année 2021 d’administration à des fins criminelles ou délictuelles de substances psychoactives, à l’insu de la victime ou sous la menace. Le plus souvent toutefois, l’agression a lieu au domicile de la victime (34 cas) par une personne connue, et via des substances médicamenteuses (56%). Le GHB n’est impliqué que dans 4 cas.

Par ailleurs, plus nombreux sont les cas de vulnérabilité chimique, où la victime subit une agression sexuelle après avoir volontairement consommé des substances psycho-actives (291 cas) avec, en première ligne, l’alcool (71,2%) et le cannabis (19,7%).

3. Les maniaques urbains, des « piqueurs de fesses » aux junkies fous

D’une manière plus générale, les récits de piqûres sauvages rappellent la peur des maniaques urbains. Ces individus anonymes, qui agresseraient violemment des personnes au hasard dans des lieux publics, sont un des personnages récurrents des légendes urbaines.

Les piqueurs parisiens de 1819

« [Ils] ne sont pas un phénomène récent », précise Véronique Campion-Vincent. « Londres et Paris ont eu leurs tailladeurs ou plutôt leurs « piqueurs » à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle. Les deux séries ont suscité l’émotion et se sont conclues par la désignation et la punition des coupables, dont la désignation d’un bouc émissaire a mis fin à la polémique. »

Comme l’explique l’historien Emmanuel Fureix :

Entre août et décembre 1819 à Paris, près de 400 femmes – et quelques hommes – déclarent avoir subi un nouveau type de violences, des piqûres infligées incognito dans l’espace public, à l’aide de stylets, aiguilles, poinçons ou cannes munies de dards. […] À partir de novembre et au cours du mois de décembre 1819, les récits prolifèrent, se publicisent et se muent en rumeurs, exagérant parfois l’intensité et le raffinement des violences subies, jusqu’à la mort et l’empoisonnement. Les actes eux-mêmes se diffusent dans les semaines et mois qui suivent, comme par contagion mimétique, à diverses villes de province (Lyon, Bordeaux, Marseille, Calais, Bayonne, Soissons, Lille, Arras, Amiens, etc.), voire à l’étranger (Bruxelles, puis Augsbourg).


Fureix, E. [2013]. Histoire d’une peur urbaine : des « piqueurs » de femmes sous la Restauration. Revue d’histoire moderne & contemporaine, 60 [3], 31–54. (cité par V. Campion-Vincent)

Légendes d’attaques à la seringue

Côté légendes urbaines, Véronique Campion-Vincent évoque les fameux récits d’« attaques à la seringue », qui prolifèrent depuis des décennies : junkies fous qui cacheraient des seringues contaminées au VIH dans les téléphones publics, les piscines à balles, les sièges de cinéma. Plus récemment, une variante met en scène de faux-médecins de l’État islamique, qui font croire à une injection d’insuline pour contaminer leurs victimes.

Lire l’article (en anglais) :

Campion-Vincent, Veronique. 2022. « From Stories to Behaviour, the Ebb and Flow of Fears and Panics: Discussion of the Needle-Spiking Epidemic Scares of 2021–2022 ». Literatura Ludowa. Journal of Folklore and Popular Culture 66 (3): 71‑91. https://doi.org/10.12775/LL.3.2022.004.

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