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Notes de lecture Rumeurs & Légendes urbaines

Rumeurs et légendes urbaines

Les éditions PUF rééditent leur « Que sais-je ? » dédié aux Rumeurs et légendes urbaines. Écrit par le sociologue et spécialiste français des légendes urbaines Jean-Bruno Renard, ce petit ouvrage de référence dévoile les richesses de ce folklore, dont les thématiques (violence urbaine, évolution des mœurs, mondialisation, etc.) reflètent nos préoccupations sociales.

Jean-Bruno Renard. Rumeurs et légendes urbaines. PUF, 2022.

Candyman (1992), Souviens-toi l’été dernier (1997), Urban Legend (1998), La malédiction de la Dame Blanche (2019), etc. Les légendes urbaines sont une source inépuisable d’inspiration pour le cinéma, et en particulier les films d’horreur. Ces histoires courtes et anonymes, souvent terrifiantes, circulent par le bouche à oreille ou via les réseaux sociaux. Elles comprennent de multiples variantes. « Loin d’être des histoires insignifiantes, ces anecdotes sont au contraire des histoires significatives, pleines de sens, qu’il est utile d’étudier », d’après Jean-Bruno Renard. Elles mettent, effectivement, en scène les préoccupations de notre époque : sentiment d’insécurité, craintes liées à la fiabilité des nouvelles technologies, au développement de l’alimentation industrielle ou à l’évolution rapide des mœurs.

La malédiction de la Dame Blanche (USA, Michael Chaves, avril 2019) met en scène la Llorona, mère devenue fantôme après avoir noyé ses enfants, et condamnée à l’errance. Jean-Bruno Renard a décrypté cette célèbre légende urbaine latino-américaine pour Spokus.

Si certaines légendes, comme les histoires d’auto-stoppeuses fantômes, datent de plus d’un siècle, ce n’est que dans les années 1980 que la richesse de ce folklore urbain se révélera au grand public. Ces années sont effectivement marquées par la publication de The Vanishing Hitchhiker : American Urban Legends and Their Meanings (1981). Écrit par le sociologue et folkloriste américain Jan Harold Brunvand, ce recueil popularisera le concept de légende urbaine auprès des « spécialistes des sciences humaines, mais encore [des] professionnels des médias et [du] grand public cultivé » et rencontrera un très grand succès aux États-Unis. Peut-on dater l’apparition de ce genre narratif ? Et depuis quand les folkloristes et sociologues s’intéressent-ils aux légendes urbaines ? L’ouvrage de Jean-Bruno Renard permet de retracer une histoire passionnante et documentée de l’étude des légendes urbaines.

Jan Harold Brunvand. The Vanishing Hitchhiker : American Urban Legends & Their Meaning [en français : L’auto-stoppeuse fantôme : légendes urbaines américaines et leur signification]. Norton & co. 1981.

1672 : La bataille du Rhin et sa légende

Si les légendes urbaines sont nées avec la modernité, on retrouve, au moins dès l’Antiquité, des exemples de récits légendaires situés comme les légendes urbaines dans un passé récent. Ce type de récit, que Jean-Bruno Renard nomme légendes contemporaines, se distingue des légendes traditionnelles, situées, elles, dans un passé lointain, comme la légende strasbourgeoise du Diable et du vent autour de la cathédrale. Ainsi, au XVIIIe siècle, Voltaire « déconstruit magistralement la légende de la bataille du Rhin, le 12 juin 1672. L’historiographie de l’époque racontait que l’armée française en guerre contre la Hollande avait franchi le fleuve à la nage, sous le feu d’un ennemi supérieur en nombre et retranché dans une forteresse imprenable, appelée le Tholus », explique Jean-Bruno Renard. « L’enquête de Voltaire démontre qu’en réalité l’armée passa pratiquement à gué, que la prétendue forteresse imprenable était une vieille tour servant de maison de péage (en néerlandais, Toll-huys) et que l’armée hollandaise, de faible effectif, se rendit immédiatement. »

Jean-Bruno Renard. Rumeurs et légendes urbaines. PUF, 2022.
Publié pour la première fois en 1999 et régulièrement mis à jour jusqu’en 2022, Rumeurs et légendes urbaines propose une définition claire de la légende urbaine, grâce à de nombreux exemples, et à des comparaisons avec les voisins de ce genre narratif que sont l’anecdote, le conte, la rumeur ou encore la légende traditionnelle. L’ouvrage de Jean-Bruno Renard peut également être lu comme une méthode pour vérifier et analyser toute légende urbaine, qui va au-delà du simple fact-checking tel qu’il se pratique aujourd’hui par les journalistes spécialisés dans la vérification des légendes urbaines, fake news et autres fausses informations. La méthode exposée par le sociologue est effectivement divisée en deux approches : l’analyse externe (collecte des variantes du récit, étude de sa diffusion géographique, sociologique et historique, vérification des faits allégués) et interne des légendes urbaines (étude du paratexte, de la structure narrative et interprétation du récit). Rumeurs et légendes urbaines propose, enfin, et surtout, un riche historique de la notion de légende urbaine, de l’apparition de ce genre narratif dans le folklore, à son étude par les chercheurs en sciences humaines, en passant par l’engouement des cinéastes d’horreur pour ces histoires effrayantes.

1886 : La Revue des traditions populaires s’intéresse aux « légendes contemporaines »

Ces légendes contemporaines suscitent un intérêt marginal au XIXe siècle, malgré la naissance des études folkloriques. On se passionne plutôt, à l’époque, pour « la collecte et l’analyse des traditions rurales et populaires, souvent d’origine ancienne » constate Jean-Bruno Renard. Et on se méfie de légendes qui, étant situées dans un passé récent, « impliquent le chercheur non seulement dans son propre temps mais aussi parfois dans son propre milieu culturel. » En juin 1896, la Revue des traditions populaires inaugure toutefois « une rubrique intitulée ‘légendes contemporaines’, qui durera jusqu’en juillet 1912. » C’est la première trace de cette expression en France. Par ailleurs, certains folkloristes ouvrent la voie à l’étude des légendes et du folklore des villes. « Les villes n’ont-elles pas leur folklore comme les campagnes ? Ont-elles déjà livré leur secret qui n’est pas celui des gens de la terre ? » s’interroge, ainsi, Gabriel Vicaire en 1886 dans la même revue. Plusieurs ouvrages traitant des rumeurs et légendes en temps de guerre sont, enfin, publiés dans le sillage de la Première Guerre mondiale. « Les auteurs montrent que les souffrances de la guerre s’accompagnent de toutes sortes de récits imaginaires : atrocités commises par l’ennemi […], actes héroïques inventés, rumeurs de trahison, inventions d’armes secrètes, apparitions surnaturelles qui aident les combattants, etc. »


Eugène Trutat. Locomotive dans la gare, Saint-Antonin, septembre 1889 (source : Gallica). Le développement du train au XIXe siècle suscitera de nombreuses « légendes noires » : locomotive maudite marquée du n°1313, disparition mystérieuse de voyageurs, passagers devenant fous en voyant le paysage défiler si vite. Des récits qui ne sont pas sans rappeler des légendes bien plus récentes, mettant en scène des jeux vidéos hantés, à l’origine de suicides ou utilisés dans des expériences de contrôle mental.

1940 : Une étude pionnière sur les légendes d’auto-stoppeuses fantômes

Dans les années 1940, Richard Beardsley et Rosalie Hankey publient la première étude sur les auto-stoppeuses fantômes (aussi appelées « dames blanches » en France) et Ernest Baughmann fera figure de pionnier dans l’étude des légendes modernes avec, notamment, ses travaux sur le folklore narratif étudiant. C’est toutefois dans les années 1950 que « s’effectue la prise de conscience de l’existence d’un folklore narratif urbain : on commence à parler de ‘contes populaires urbains’ (urban folk tales) et de ‘légendes des gens des villes’ (legends of city folk) » explique Jean-Bruno Renard. L’étude de ce que l’on appelle pas encore « légendes urbaines » émerge et s’internationalise dans les décennies qui suivent, suscitant un rapprochement entre folkloristes et sociologues. En France, l’intérêt pour ces récits vient, justement, des sociologues, avec la sortie remarquée de La Rumeur d’Orléans en 1969, résultat d’une vaste enquête sur un récit d’enlèvement de femmes dans les cabines d’essayage des magasins juifs de la ville. Enfin, Véronique Campion-Vincent publie en 1974, dans Contrepoint, un article pionnier qui définit ce qu’elle choisit de nommer les « histoires exemplaires ». On y retrouve un certain nombre de légendes en circulation dans les années 1970, notamment celle de l’os de rat, où un homme est pris de douleurs après avoir mangé dans un restaurant asiatique. Allant en urgence chez le dentiste, ce dernier découvre un os de rat logé dans la mâchoire du pauvre homme !

Untitled Film Still #48 1979, reprinted 1998 Cindy Sherman born 1954 Presented by Janet Wolfson de Botton 1996 http://www.tate.org.uk/art/work/P11518

1980 : Le terme « légende urbaine » est adopté

Le terme « légende urbaine » apparaît sous la plume de Jan Harold Brunvand, dans un article intitulé « Urban Legends : Folklore For Today » et publié en 1980 dans la revue Psychology Today. « Légende urbaine » et « légende contemporaine » deviendront les deux expressions définitivement adoptées par les spécialistes et le grand public pour qualifier ce genre narratif, dont l’étude s’institutionnalise à partir des années 1980. En témoignent la création de colloques, de bulletins spécialisés ou encore d’une Société internationale pour la recherche sur les légendes contemporaines qui existe encore aujourd’hui. De nombreux recueils voient également le jour. En 1993, Jean-Bruno Renard et Véronique Campion-Vincent publient, ainsi, Légendes urbaines, rumeurs d’aujourd’hui, qui sera suivi de deux autres volumes. Le dernier volume, publié en 2014, témoigne des mutations des légendes urbaines sur le web et les réseaux sociaux avec, par exemple, l’apparition des glurges, ces récits attendrissants et mélodramatiques qui se concluent invariablement par une leçon de vie, et qui circulent sous forme de longs diaporamas ou posts Facebook.

Grâce à leurs travaux, les spécialistes des légendes urbaines, dont une partie viennent de la sociologie, montreront que le folklore narratif des légendes urbaine n’est pas une sphère autonome, séparée des autres activités humaines. Nous les partageons car elles reflètent nos croyances, nos peurs, les problématiques sociales qui nous préoccupent sur le moment. Par ailleurs,

L’étude des rumeurs montre que beaucoup d’entre elles se traduisent par des conduites collectives : tel produit commercial réputé dangereux verra baisser ses ventes ; au contraire, les gens se précipiteront pour acheter des biens dont on dit qu’ils vont manquer (rumeurs de pénurie). […] Quand ils touchent la foule, ces phénomènes collectifs prennent des formes aiguës, telles que des émeutes, des paniques, des massacres, dans des situations sociales instables où il suffit d’une rumeur ou d’une légende pour « mettre le feu aux poudres » (Grandes Peurs, pogroms, lynchages, révolutions, etc.).

Il existe enfin une catégorie de comportements qui consiste à imiter le scénario d’une rumeur ou d’une légende, que l’on croie ou non à celle-ci. Les folkloristes américains ont nommé ostension ce phénomène. Par exemple : des actions réelles de bienfaisance ont été menées sur le modèle des rumeurs de collecte de charité ; des individus ont tenté frauduleusement d’obtenir des dommages-intérêts après avoir introduit une souris dans une bouteille de soda ; des délinquants se sont inspirés de la rumeur des agressions commises sous la menace d’une seringue contaminée par le Sida ; des terroristes ont utilisé le chantage des aliments empoisonnés ; des criminels (copy-cat) ont adopté le mode opératoire de maniaques urbains imaginaires (lame de rasoir dans les pommes de Halloween, etc.).

L’impact des légendes sur le monde réel, pour le meilleur ou pour le pire, nous rappelle combien est fragile la séparation entre le réel et l’imaginaire, le vrai et le faux.

Jean-Bruno Renard

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