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Rumeurs & Légendes urbaines

Les auto-stoppeuses fantômes

Un homme, seul au volant de sa voiture, emprunte une route de campagne en plein milieu de la nuit. Il aperçoit soudain une femme sur le bas-côté, toute vêtue de blanc, et décide de la prendre en stop. Arrivé à un virage, la femme lui crie de faire attention. Le conducteur pile et se retourne, affolé, pour constater que la passagère s’est volatilisée ! En état de choc, il se rend au commissariat où il apprend qu’une femme est morte quelques années plus tôt, précisément au virage où l’auto-stoppeuse l’a mis en garde.

Circulant depuis près d’un siècle, aux quatre coins du monde, la légende de l’auto-stoppeuse fantôme* se déploie en une multitude de variantes, et a été étudiée dès 1942. Certaines de ces variantes intègrent des personnages du folklore local comme la Llorona dans les pays latino-américains ; d’autres des religieux au message prophétique. En France et en Belgique, on parle volontiers de « dames blanches » (Van de Winkel, 2016).

Parce qu’elle met en scène le paranormal et se situe entre tradition et modernité, elle n’est pas une légende urbaine comme les autres. Elle réactualise effectivement des motifs présents depuis plusieurs siècles dans les histoires de fantômes (partie 1). Par ailleurs, si la plupart des récits récoltés sont racontés comme des expériences arrivées « à l’ami d’un ami », il existe quelques cas où des individus rapportent avoir pris eux-mêmes en charge l’un de ces auto-stoppeurs. Beaucoup sont des canulars, mais certains récits sont intéressants à étudier à la lumière de la psychologie anomalistique, la psychologie des expériences dites « paranormales » (partie 2, à suivre dans un prochain article).

Un fantôme d’apparence séduisante

Berkeley, Californie, 1934. – Un jeune homme roulait dans une rue de Berkeley avec sa voiture. Il était très tard. A un coin de rue il remarqua une femme, jeune et bien habillée. Il lui demanda s’il pouvait la ramener chez elle. La jeune femme entra à l’arrière de la voiture puis lui donna son adresse. Arrivé à destination, le conducteur fut surpris de découvrir qu’elle avait entièrement disparu. Après de vaines recherches, il alla interroger les occupants de la maison. Un jeune homme lui ouvrit. Le conducteur raconta son aventure et décrivit la jeune fille. Le jeune homme eût une expression horrifiée et lui dit que la description correspondait à celle de sa fiancée, tuée dans un accident de voiture exactement à l’endroit où le conducteur l’avait prise en stop. (Beardsley & Hankey, 1942. Traduit par nos soins).

Lorsque Richard K. Beardsley & Rosalie Hankey se consacrent à l’étude de la légende de l’auto-stoppeuse fantôme, le récit est déjà très répandu. « Deux mois d’enquêtes résultèrent en un total de plus d’une soixantaine de variantes […]. Lorsque les histoires commencèrent à venir de New York, du New Hampshire, du Kentucky, de Georgie, du Texas et du Montana il devint évident pour nous que la légende était racontée dans toute l’Amérique » racontent les folkloristes, dont l’article publié en 1942 dans le California Folklore Quaterly sera le premier du genre.

Quelques caractéristiques communes se dégagent malgré la variété des récits. L’auto-stoppeuse est une femme, la plupart du temps jeune. Elle apparaît la nuit. Lorsqu’il est question de météo, le temps est à la tempête ou à la neige. Le conducteur est, dans les trois-quarts des cas, un homme seul. Quant à la description du fantôme, elle « met souvent l’accent sur son apparence séduisante, en mentionnant par exemple une légère robe de soirée, ou une cape en velours noir ».

Dans une variante du récit, un jeune homme rencontre « une magnifique jeune fille, toute de blanc vêtue » à une soirée dansante et lui propose de la ramener à chez elle. En route, la ravissante inconnue insiste pour descendre de la voiture aux abords d’un cimetière. Emportant le manteau du conducteur, elle promet de ne pas être longue. Ne la voyant pas revenir, le jeune homme la recherche en vain puis se rend à son adresse. Il apprend alors qu’elle est morte depuis des années. De retour au cimetière, il découvre sa tombe, recouverte du manteau qu’elle lui avait emprunté.

Prophètes en auto-stop

Dans certains variantes mettant en scène des auto-stoppeurs prophétiques, les « dames blanches » se révèlent toutefois être des dames âgées remarquent Beardsley et Hankey. Jean-Bruno Renard (1992) cite un exemple italien  de ces récits qui ajoutent aux motifs caractéristiques de la disparition et du revenant celui de l’annonciation.

En février 1977, deux jeunes gens voyageaient entre San Colombano et Lambro, roulant dans le brouillard qui est toujours très épais dans cette région. Ils remarquèrent sur le bord de la route une petite vieille qui faisait de l’auto-stop. Ils s’arrêtèrent et firent s’asseoir la vieille femme sur le siège arrière. Entre un soupir et une toux, elle lança une terrible prophétie : « Évitez Milan le soir du 27. Il y aura un grand tremblement de terre qui détruira la moitié de la ville. » En se retournant pour regarder la femme, les jeunes gens virent qu’elle n’était plus là, elle avait disparu. Sur le siège arrière restait une carte d’identité qui se révéla plus tard avoir appartenu à une personne morte dix ans auparavant ! (Tosseli, 1990, cité par Renard)

Les légendes prophétiques étaient courantes durant les deux guerres mondiales. Elles prédisaient, entre-autres exemples, la fin des hostilités (Lincos & Stilo, 2018). Dans l’une d’elle, une auto-stoppeuse prédit en 1938 la mort d’Hitler à son conducteur. Elle soutient également que ce dernier trouvera, d’ici la fin du trajet, un cadavre dans sa voiture (Bonaparte, 1947, citée par Dumerchat, 1990). La deuxième prophétie se réalise puisque l’homme prendra en charge un individu qui décédera en cours de route.

Bien qu’il n’y ait ni revenants, ni disparition, cette légende reste assez proche des récits d’auto-stoppeurs fantômes. A noter qu’elle reprend un élément des légendes prophétiques des deux guerres : la prophétie à court terme venant valider celle proférée pour le plus long terme.

Des récits mettant en scène des fantômes circulaient également à l’époque. Une légende collectée par Marie Bonaparte dans Mythes de guerre met en scène une religieuse prise en stop durant la Deuxième Guerre mondiale, et qui révèle à des soldats la fin de la guerre. « Elle disparut et ils virent un papier, représentant sainte Thérèse de Lisieux, à laquelle la sœur ressemblait étrangement ».

Les moines, sœurs ou personnages religieux sont particulièrement représentés dans ce sous-ensemble de légendes, y compris à l’époque contemporaine où on retrouve des versions plus spécifiquement en circulation chez les Mormons, par exemple (Dumerchat, 1990 ; Brunvand, 1982 ; Renard, 1992).

Un fantôme moderne ?

Dans un article publié à la suite de leur étude des récits d’auto-stoppeurs fantôme, Richard K. Beardsley et Rosalie Hankey (1943) insistent sur la modernité de cette légende, apparue dans les années 20 ou 30 au moment où l’automobile se popularise. Ils soulignent quelques éléments caractéristiques des légendes urbaines (bien que le terme n’existe pas à l’époque) : notamment le fait que les personnages soient quasi anonymes et limités à leur fonction (jeune homme, conducteur de taxi, couple… etc). Ou que certaines variantes sautent rapidement les frontières tout en s’incarnant, au niveau local, dans des récits qui intègrent des noms de lieux ou d’événements précis. Leurs recherches pour trouver des accidents réels ou des personnes décédées qui auraient pu inspirer ou ancrer une de ces légendes au niveau local ont toutefois été infructueuses (Beardsley & Hankey, 1942). Cette diffusion des récits à une échelle aussi importante n’aurait pu, enfin, se faire sans les médias de l’époque, presse et radio, observent-ils. L’auto-stoppeuse fantôme est sans doute aujourd’hui la légende contemporaine la plus étudiée. Elle a d’ailleurs participé à la popularisation de l’expression « légende urbaine » dans le langage courant, grâce notamment à l’ouvrage The Vanishing Hitchhiker (L’auto-stoppeur fantôme) publié par le folkloriste Jan Harold Brunvand en 1982.

Le fantôme mis en scène par la légende serait, d’après Beardsley et Hankey, un autre argument en faveur de la modernité de ce type de récits. Il apparaît effectivement comme un être en chair et en os au conducteur. Son caractère fantomatique est à peine suggéré par certains détails de son apparence. L’auto-stoppeuse ne porte, effectivement, jamais de vêtements colorés mais des ensembles entièrement blanc ou noir. La révélation de sa véritable nature n’intervient qu’au dénouement du récit : par la disparition, et par la visite aux parents du fantôme. Ce dernier élément vient, en quelque-sorte, prouver au conducteur qu’il n’a pas rêvé. Parfois la présence d’un objet permet de matérialiser plus encore son expérience. Dans une variante d’Ossining, « la mère de l’auto-stoppeuse [ajoute] la valise [oubliée par la jeune femme dans la voiture du conducteur] à une pile qui, depuis les trois mois suivant la mort de sa fille, suffit à remplir un placard entier » (Beardsley & Hankey, 1942).

Une ballade du XVIIe siècle

Pour les folkloristes, cette caractéristique en fait un fantôme moderne : « on ne peut affirmer que des fantômes à visage humain étaient absents en Europe avant le XIXe siècle, mais ils se montraient très rares ». Michael Goss, auteur d’un ouvrage sur les auto-stoppeurs fantômes, donne quelques exemples de ces apparitions, dont une ballade anglaise, « The Suffolk Wonder », qu’il date du XVIIIe siècle mais dont nous avons trouvé un exemple plus ancien (1678-80) sous le nom de « The Suffolk Miracle » :

The Suffolk miracle or A relation of a young man who a month after his death appeared to his sweetheart. Imprimé entre 1678 et 1680. Numérisation Bodleian Library, Université d’Oxford.

Une jeune fille est éloignée de son bien-aimé par ses parents, qui n’approuvent pas son union. Une nuit, le jeune homme apparaît à sa fenêtre et l’emmène à cheval. Durant le chemin, il se plaint d’un mal de tête et la jeune fille lui donne son mouchoir. A la fin de la balade, l’homme la dépose devant chez son père qui, abasourdi, lui apprend que son bien-aimé est décédé. En ouvrant la tombe, la jeune fille retrouve son mouchoir, noué autour du crâne de son bien-aimé. Le parallèle avec certaines versions de l’auto-stoppeuse fantôme, où un vêtement du conducteur est retrouvé sur la tombe de la jeune fille, est troublant. Michael Goss exhume un autre récit du XVIIe siècle, où on retrouve cette fois le motif de l’annonciation :

En février 1602, un pasteur dont on ignore le nom et deux fermiers voyageaient en revenant de la fête de la chandeleur, dans la région du Västergötland. Sur la route de Vadstena, ils furent abordés par une jolie femme habillée comme une servante, qui demanda s’ils pouvaient l’emmener. Ce qui fut fait. Ils descendirent dans une auberge au bord de la route pour prendre quelque nourriture. La jeune fille, cependant, n’accepta que quelque chose à boire. On lui apporta une chope de bière. Le pasteur remarqua que la jeune fille n’y touchait point et découvrit que la chope était pleine de malt. Une deuxième chope de bière vit son contenu mystérieusement changé en glands de chêne et une troisième – presque sous le nez du pasteur – en sang. A ce moment, la servante déclara, comme si elle interprétait ces signes : « Il y aura de bonnes récoltes cette année. Il y aura suffisamment de fruits sur les arbres. Il y aura aussi beaucoup de guerres et de peste. » Sur ce, elle disparut soudainement. (D’après Joan Petri Klint [1608], Om the tekn och widunder som foregingo thet liturgiske owäsendet, manuscrit de la bibliothèque de Linköping, Suède. Résumé par Goss, 1984, et traduit par Jean-Bruno Renard, 1992)

Réactualisation de motifs anciens

Pour Michael Goss, les histoires d’auto-stoppeurs fantômes seraient une réactualisation de motifs anciens (le voyageur, la disparition, l’annonciation, le fantôme … etc) plus que des légendes parfaitement modernes. Leur plus ancienne occurrence pourrait d’ailleurs se trouver dans la Bible, observe Jean-Bruno Renard (1992). Dans les Actes des apôtres, « l’apôtre Philippe arrête le char d’un eunuque, haut fonctionnaire de la reine d’Ethiopie, et monte à ses côtés. Après lui avoir annoncé la Bonne Nouvelle de Jésus et l’avoir baptisé, Philippe disparaît, enlevé par l’Esprit saint ». Un récit qui a pu inspirer certaines versions prophétiques de notre légende, en circulation dans des milieux religieux (voir récit L, Brunvand, 1984).

Quant à la route, elle a « de tout temps été le lieu de l’Aventure, des rencontres étranges (depuis les diables et les fées jusqu’aux extra-terrestres), symbole de la Destinée. Elle est associée à l’angoisse de la mort : c’est pourquoi les revenants tués dans les accidents de la route deviennent en quelque sorte des divinités protectrices », analyse le sociologue. D’après Richard K. Beardsley et Rosalie Hankey (1943), « beaucoup de fantômes du folklore européen hantent les routes ou les endroits où ils ont été victimes d’un accident ou d’une infortune. Ils peuvent aussi apparaître aux voyageurs et les accompagner un moment ». C’est le cas d’un autre fantôme routier baptisé, suivant les régions du Royaume-Uni, Gytrash, Padfoot, Black Shag … etc (voir Chien noir sur Spokus). Prenant l’apparence d’un chien noir, il était réputé apparaître aux abords des routes, la nuit, et parfois à proximité de cimetières ou de lieux où des crimes avaient été commis. Il accompagnait les voyageurs avant de disparaître mystérieusement. Bien que signe de mauvais présages (mort, maladie), il était, comme nos auto-stoppeurs, parfaitement inoffensif !

* Ou auto-stoppeur fantôme dans de plus rares versions

Sources

BEARDSLEY, Richard K. et HANKEY, Rosalie, 1942. The Vanishing Hitchhiker. California Folklore Quarterly. 1942. Vol. 1, n° 4, pp. 303‑335. DOI 10.2307/1495600.

BEARDSLEY, Richard K. et HANKEY, Rosalie, 1943. A History of the Vanishing Hitchhiker. California Folklore Quarterly. 1943. Vol. 2, n° 1, pp. 13‑25. DOI 10.2307/1495651.

BRUNVAND, Jan Harold, 1981. Roadside-Ghosts : The Vanishing Hitchhiker. In : The Vanishing Hitchhiker : American Urban Legends & Their Meanings. W.W. Norton & Company. ISBN 0-393-95169-3.

CHILD, Francis James et KITTREDGE, George Lyman, 1882. The Suffolk Miracle. In : The English and Scottish popular ballads [en ligne]. Boston and New York, Houghton, Mifflin and Company; pp. 58‑67. [Consulté le 16 février 2020].

DUMERCHAT, Frédéric, 1990. Les auto-stoppeurs fantômes. Communications. 1990. Vol. 52, n° 1, pp. 249‑281. DOI 10.3406/comm.1990.1793.

GOSS, Michael, 2015. The Evidence for Phantom Hitch Hikers: An objective survey of the vanishing passenger from urban myths to actual events. Coronet. ISBN 978-1-4736-0632-6.

LINCOS, Sofia et STILO, Giuseppe. …LA STRAGE FINIRÀ PRESTO… LEGGENDE URBANE DELLA PRIMA GUERRA MONDIALE. Dans : Leggende Metropolitane [en ligne]. 4 novembre 2018. Disponible à l’adresse : https://www.leggendemetropolitane.eu/post/la-strage-finira%C3%AC-presto-leggende-urbane-della-prima-guerra-mondiale

MANZINALI, Eymeric, 2019. Le fantôme du chien noir (Royaume-Uni). Spokus [en ligne]. 6 mai 2019. [Consulté le 16 février 2020]. Disponible à l’adresse : https://spokus.eu/chien-noir/

RENARD, Jean-Bruno et CAMPION-VINCENT, Véronique, 1992. Les auto-stoppeurs fantômes. In : Légendes urbaines : rumeurs d’aujourd’hui. Payot. pp. 45‑58.

RENARD, Jean-Bruno, 2019. « La malédiction de la Dame Blanche » et la légende mexicaine de la Llorona. Spokus [en ligne]. 25 mars 2019. [Consulté le 16 février 2020]. Disponible à l’adresse : https://spokus.eu/la-llorona/

The Suffolk Miracle – Wikipedia, [sans date]. [en ligne]. [Consulté le 16 février 2020]. Disponible à l’adresse : https://en.wikipedia.org/wiki/The_Suffolk_Miracle#cite_note-RFSI-1

VAN DE WINKEL, Aurore, 2016. Les auto-stoppeurs fantômes et les dames blanches. In : Les légendes urbaines de Belgique. Avant-Propos. pp. 255‑264.

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